Cefalù : un arc-en-ciel, des ânes et une poignée d’irréductibles

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A moins de deux heures d’avion de Genève : Palerme. Et à moins de deux jours de ce départ pour la Sicile, les chansons façon crooner jazzy de Paolo Conte passent en boucle. Force sera de constater que ce cours de rattrapage de l’italien me servira bien peu : la population chantonne mieux dans son patois local. En plus, je suis invitée par le spécialiste français du séjour tout compris, alors autant soigner la langue de Voltaire.

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Ma villetta domine les eaux cristallines de la Méditerranée. Sur la terrasse, entre palmiers et oliviers, je télécharge l’application du club pour passer en revue les activités quotidiennes : pilates, paddle, zumba et randonnées pédestres. De quoi découvrir les Madonies, cette chaîne de montagnes voisines.

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Après un smoothie detox au bord de la première piscine biologique de Sicile (l’eau est exclusivement filtrée par des organismes naturels), j’étrenne ma nouvelle paire de baskets – qui m’a coûtée une blinde – pour une promenade sur la côte dentelée qui relie le complexe touristique à la pittoresque bourgade de Cefalù.

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Un arc-en-ciel sertit la cité et embrasse la mer. Evidemment, il faut quelques ingrédients météorologiques pour cela. De fait, dans mon sac, s’entretuent, dans un combat inégal, un parapluie et mes lunettes de soleil.

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Le centre est follement bigarré en ce samedi matin, jour de marché. En amatrice d’œnotourisme, une dégustation s’impose : Faro DOC di Messina, Nero d’Avola, Moscato di Noto, Malvasia delle Lipari. De quoi tituber vers un autre étal. Il s’agit, ici, de tremper sa foccacia (petit pain plat cuit au four) dans des bols d’huiles d’olive extra vierge. J’achète des confitures à la mandarine et à l’orange, ces agrumes qui poussent presque sauvagement dans la région de Catane, des fruits confits et commence à passer pour une autochtone. Pour cela, il suffit de faire des moulinets avec ses mains tout en parlant fort. Un producteur salue mon effort linguistique par une poignée d’amandes grillées. Encore un autre produit de la culture agricole sicilienne. Chargée comme une bourrique, je rebrousse chemin et maudis cette fichue paire de baskets – qui m’a coûtée une blinde – et qui laissera quatre cloques atroces sur des pieds innocents.

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C’est donc en tongs, le pas léger, que je poursuis le reste de mon séjour. Au bureau des excursions, je feuillette le dépliant. J’avais opté pour une virée sur l’Etna mais la visite reste déconseillée : le volcan rejetait encore son gros panache de cendres et de fumées noircies en décembre dernier. Peccato ! J’aurais bien chatouillé le Nerello Mascalese, ce cépage rouge et aromatisé, dans un vignoble de son flanc. J’aurais pu me rabattre sur la découverte des mosaïques byzantines de Palerme, celles de Monreale ou la Vallée des Temples de Syracuse. En été, j’aurais couplé croisière et visite du désert des îles éoliennes d’Alicudi et de Filicudi mais pour l’heure, j’ai follement envie de sortir des sentiers battus.

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Mon appétit d’ogre craque pour la visite de la fabrique traditionnelle de Nicola Fiasconaro, spécialisée dans le panettone depuis 1953. Il se trouve au cœur du village de Castelbuono, sur la rue principale menant au château. Cette pépite de commune loin des circuits touristiques se dresse au milieu des vignes et des frênes à fleurs blanches et doit sa célébrité à ses ânes qui remplacent la collecte des camions bennes. Une manière qui s’avère, dès 2007, folklorique, écologique, économique et pratique grâce à une totale maîtrise de la marche arrière de cet Équidé dans des venelles étroites et pentues. Ce village fait partie des quinze communes du Parc naturel des Madonies. Comme il me reste encore une escapade à tester, je brainstorme avec mon guide sur le chemin du retour.

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– Vous n’auriez pas une conférence suivie d’un atelier pratique genre « comment transformer son ennemi en mur porteur façon cosa nostra : une recette de l’arrière-pays?»

Francesco Siviero, le responsable du bureau des excursions, sourit. Il a ce qu’il me faut. S’ensuit une âpre négociation pour fixer l’heure du départ adjugée finalement à 9h.

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Le dress code exige une tenue élégante pour le dîner au Palazzo, la silhouette de cet ancien palais sicilien rénové qui domine le site du Club Med. J’arbore une robe noire accompagnée d’une délicieuse paire de tongs (encore et toujours) agrémentée d’une demi-douzaine de sparadraps d’enfants aux motifs animaliers. Le menu est signé par Andrea Berton, le chef étoilé milanais. Malgré une longue liste d’attente, les clients auront tous la chance d’y dîner un soir durant leur séjour, me rassure-t-on. J’opte pour les queues de gambas de Mazara del Vallo, crème de pistaches de Bronte et aubergines grillées suivi d’un couscous piquant aux raisins, calamars grillés et sauce aux bettes.

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Les soirs suivants, je sympathiserai durant l’aperitivo avec les arancini, ces boulettes de riz frites et farcies tantôt à la mozzarella tantôt au ragù ainsi qu’avec le glossaire du resort : les gentils membres, les gentils organisateurs et le crazy signs, cette traditionnelle danse du village.

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Au buffet de la Rocca, le deuxième restaurant, les saveurs méditerranéennes se croquent à pleine dent. Parmi les pêchés régionaux : le busiate al pesto trapanese, ces pâtes artisanales et en spirales, les pasta alla Norma (avec tomate, aubergines et ricotta), la caponata. Fruits de mer et poissons varient selon la pêche du jour : spaghetti à l’encre de seiche, salade de poulpes, sardines grillées, espadon braisé.

L’honneur des Prizzi

Après Castelbuono, nous voilà en route pour Corleone, Prizzi et Gangi, trois autres de ces quinze villages irréductibles qui se nichent sur les sommets des Madonies. Pour introduire son excursion, que nous avons conjointement baptisée « sur les traces de la mafia » mais qui pourrait s’appeler plus simplement – si l’on souhaite ôter tout voyeurisme – « virée dans l’arrière-pays », Francesco se lance dans un résumé de l’histoire de la Sicile.

– Tout a commencé deux mille ans avant Jésus-Christ…

67 kilomètres plus tard, ce qui doit représenter au pif 3276 virages, nous caressons du doigt la fin de la première guerre mondiale et abordons la cosa nostra. Entre ces deux périodes, on a essuyé plusieurs batailles, l’arrivée des Grecs, des Romains, des Vandales et Ostrogoths que les Byzantins chasseront. Les Arabes cèdent leur place aux Normands qui s’arrêtent en Italie du Sud au retour d’un pèlerinage à Jérusalem en 1021. Et puis, il y a les Espagnols mais j’ai oublié quand. Les livres ont raison : l’île se trouve carrément au carrefour de toutes les civilisations.

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Une chose est sûre : des roitelets aux propriétaires terriens ou barons, les chefs siciliens après des siècles de conquêtes étaient devenus les maîtres de la négociation face à l’envahisseur. Jusqu’à Mussolini qui mettra en veille les organisations criminelles. Le dictateur envoie en 1924 son préfet de Trapani, Cesare Mori. Ce dernier, en fanatique du Duce, refuse toute discussion. Il a carte blanche pour faire régner l’ordre sur le sol ensoleillé de la Sicile. Son absence de scrupule à l’égard des mafieux lui vaudra ce jeu de mots: « Vedi Trapani et poi… Mori » (tu vois Trapani et puis tu meurs).

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On gare alors la voiture pour poursuivre la balade sur les pentes escarpées et médiévales de Gangi, cette bourgade perchée, comme un nid d’aigle, sur le massif du mont Marone et qui a vécu un siège historique. On le doit à ce préfet de fer qui, en 1926, attaquera ce village fortifié, fief de la mafia, en privant durant plusieurs jours ses habitants de tout accès à l’eau. Le bain de sang sera évité de justesse par la reddition du capo Gaetano Ferrarello recherché depuis trente ans. En moins de trois ans, le zèle du préfet provoquera la mise en sourdine des principales familles.

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La reconstitution de la toile d’araignée des crimes organisés s’accélèrera dès 1943 et ce avec l’aide des alliés durant l’après-guerre qui libéreront les gangsters de prison pour les nommer maires (je généralise un peu). Plusieurs villes doivent aussi être reconstruite : bingo, la machine à sous explose et les règlements de compte finissent en pétarades.

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A Corleone, on s’arrête dans un bar. Francesco, accoudé au comptoir, avale les trois gouttes concentrées d’un café tandis que la télévision crachote une émission de téléréalité dans laquelle deux bimbos s’affrontent. On traverse la place pour déguster un cannolo dans la pâtisserie d’en face : « les meilleurs de l’île », assure-t-il.

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Le petit commerce doit avoir l’âge indiscernable de son propriétaire qui trottine derrière son comptoir pour nous garnir ce rouleau de pâte frite aromatisé au marsala d’une crème de ricotta parfumée à la vanille. Et hop, il ajoute des pépites de chocolat aux extrémités et toi tu meurs en le mangeant.

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Sur la place centrale baptisée en l’honneur des deux juges antimafia tués en 1992, Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, je gribouille mon carnet des noms des anciens chefs historiques. Michele Navarra, dont le surnom « U Patri Nostru » (« Notre Père » en dialecte sicilien) renvoie à la religion, était le parrain de Corleone dans les années 40 et 50. Les médias ont surnommé Totò Riina le « capo dei capi » mais dans la réalité c’était «Totò u curtu » (« Toto le petit » toujours en dialecte sicilien), en raison de sa petite taille (1m58). Il sera arrêté après 26 ans de cavale.

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Enfin, on traverse Prizzi. Pas l’ombre d’un Jack Nicholson ou d’une Kathleen Turner (normal: « L’honneur des Prizzi » de John Huston se déroule à Brooklyn). Hormis un chat et la silhouette lointaine d’une veuve (tous deux en noir), le village paraît désert. « Les jeunes sont partis vivre à Palerme », grince Francesco tout en opérant un virage hautement risqué pour la peinture fraîche de sa Fiat 500. Je m’amuse : « Bon sang! Même un âne ne passerait pas ici ! » Et puis je vire, comme la météo, et tapote sur le cadran de ma montre. Il serait temps de passer la 5e vitesse : j’ai encore un programme chargé et pour rien au monde je ne raterai mon premier cours de surf électrique !

PRATIQUE :

Pour plus de détails sur le Resort Cefalu 5T, Sicile, l’un des sept établissements à ce jour labélisés « Exclusive Collection » et inauguré en 2018, rendez-vous sur clubmed.ch ou à l’agence Club Med Voyages Genève. A partir de 1670CHF par adulte*.

(*prix pour la semaine du 30/09/2019 en Chambre Supérieure en occupation à deux personnes sans transport.)

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