Zanzibar Collection : Emmanuel Carrère et la généreuse dame africaine

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Il y a des livres que l’on commence puis interrompt emporté par son quotidien ou parce qu’on se rend compte qu’entre deux arrêts de bus, on ne rend pas hommage à l’écrivain ni au message qu’il souhaite véhiculer. C’est le cas avec « D’autres vies que la mienne ». Connaissant et appréciant le travail d’Emmanuel Carrère, j’ai décidé, il y a quelques mois, de presser « pause » et d’attendre qu’une bonne occasion se présente pour reprendre cette lecture.

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Je séjourne ces deux prochains jours au Baraza. C’est un complexe hôtelier de luxe sur la plage la plus prisée du Zanzibar. Pajé se situe au sud-est de l’île et possède tous les ingrédients pour figurer sur une carte postale idyllique: le sable fin blanc, l’eau turquoise et cristalline et un jardin d’Eden taillé par un paysagiste inspiré. On m’a réservé une villa avec une multitude de recoins pour se lover et bouquiner. La décoration s’inspire des traditions du Moyen-Orient et plus particulièrement d’Oman dont plusieurs sultans ont dirigé l’île. Ma piscine privée, elle, donne vue sur l’océan indien.

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Le premier après-midi, j’ai visité les trois résidences que possède le groupe Zanzibar Collection. En plus du Baraza, les propriétaires possèdent côte à côte le Palms qui, avec ses six bungalows, se définit avec justesse comme un havre de paix réservé aux couples en lune de miel et adultes. Adjacent, le Breeze, plus populaire, possède plus de 70 chambres.

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Le jour suivant, je mets mon réveil à 6h30. il parait que le soleil se lève sur l’océan. Je suis seule à avoir eu l’idée d’assister en peignoir à son lever. Le gardien me toise du regard photographiant l’horizon. Un lézard zigzague entre mes jambes. Aujourd’hui, je vais l’imiter et lézarder d’une piscine à l’autre. Mais pour l’heure, je regarde la plage et cette femme locale qui la longe. Elle porte une de ces robes amples et colorées propres aux Africaines. Elle tient deux lourds sacs dans chaque main et me sourit de loin. Ses formes sont généreuses. Un autre tissu lui sert de coiffe. Elle disparait au loin. Je m’en vais farfouiller dans ma valise pour en extraire mon livre. Je ne sais pas pourquoi mais je sens qu’il est temps de reprendre « D’autres vies que la mienne » .

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Je rejoins la piscine principale car les gens dorment encore. L’après-midi, j’opterai pour la piscine du spa. Dans ce genre de lieu, je suis assez douée pour trouver les coins que personne ne fréquente. Et entre deux brasses dans la mer et dans le chlore, je tournerai les pages de ce livre.

J’avais déjà lu la première partie qui évoque le décès d’une fillette durant le tsunami de 2004 en Asie du sud et le deuil dans lequel s’est trouvé soudain un jeune couple français. La deuxième partie aborde le cancer de la belle-soeur de l’auteur, mère de trois fillettes, elle a rendu l’âme à 33 ans. Emmanuel Carrère commence par son enterrement puis use du flash-back en interviewant son collègue de travail et son mari. J’aime cet écrivain car il se met naturellement en scène, se positionnant comme un écho à ses personnages.

Lorsque j’ai commencé le journalisme, je voulais m’occuper des pages cinéma d’un quotidien, on m’a dirigé vers la rubrique « People ». Ecrire 9h par jour sur du gossip, bon sang, autant conclure un pacte avec le diable. J’ai eu la chance de rencontrer des personnalités du cinéma, de la musique et de la culture en général. Je m’intéressais à leur carrière mais on me demandait de sonder leur vie privée. Pudique par essence et naissance, je ne savais comment farfouiller dans leurs entrailles. J’ai développé une technique : J’utilise ces interviews comme une séance chez un psy. Du coup, je m’ouvre comme un livre et leur évoque mes craintes à tel ou tel sujet, l’interview prend dès lors la forme d’une conversation. A chaque révélation de leur part, je lève aussi un voile sur un de mes doutes personnels. A la fin, j’obtiens ce que je voulais dans le respect et sans avoir l’impression de les avoir trahi. Carrère (je ne me compare pas à lui) use du « je » à sa manière. Il se met en perspective face aux protagonistes de ses livres.

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Ce n’est pas pour rien qu’il aborde la mort de Juliette, sa belle-soeur déjà handicapée depuis son adolescence. Au fil des pages, je m’imagine les trois fillettes de la défunte. Ce livre, n’est-ce pas la plus belle chose que l’on puisse laisser à ces petites survivantes? Mais qu’en penseront-elles, une fois adolescentes, quand elles liront les dernières heures de la vie de leur mère ? L’auteur décrit cette maladie qui rend les proches impuissants, la lente descente aux enfers, le traitement, la chimio, la perte des cheveux, la fatigue, la peur. Juliette, sur son lit de mort, n’arrive toujours pas à rédiger une lettre posthume à ses filles. En effet, quels mots choisir pour un dernier adieu ?

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Entretemps, l’auteur parle de la naissance de sa propre fille, la joie qu’il a de l’accompagner en ville, de la voir grandir. Il décrit les richesses de sa paternité. Son livre terminé, il le fait lire aux intéressés à savoir sa femme – la soeur de la défunte – au mari de celle-ci et à son ancien collègue de travail. Il dédie enfin son texte aux trois filles survivantes. La cadette, nous dit-il à la dernière page, a regardé une centaine de fois la scène quand Bambi comprend que sa mère n’est plus.

Au fil des pages,ressurgit une douleur dans le thorax que j’avais oubliée. Et me revient en tête ce fameux jour froid de février 2002. Je m’apprêtais à payer mon trajet en bus, j’avais 2.20 sfr.- en main quand le téléphone a sonné. L’un des fils de l’ami de ma mère m’appelait. Nous avions convenu de nous parler ce jour-là pour que je puisse visiter celui que j’aimais appeler mon « beau-père ». Le bus est arrivé, je n’ai pas le temps de payer mon ticket, je suis entrée par la porte arrière et avançais vers le conducteur pour lui demander de payer à l’arrêt suivant. Quelle est la longueur d’un bus? un, deux, dix kilomètres? Le temps d’arriver à la hauteur du chauffeur, nous étions déjà au stop suivant. Les portes s’étaient ouvertes, des contrôleurs entraient et je venais d’apprendre que mon « beau-père » était décédé.

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J’ai le souvenir flou d’être descendue du bus en poussant d’un geste brusque les contrôleurs. Je tenais toujours les 2.20sfr.- en main. Je me remémore ce tremblement total qui s’opérait en moi, ce cri sourd qui parcourait mes veines, cette respiration absente de mon thorax et ces larmes qui surgissaient brusquement. Je titubais. Je me suis recroquevillée de douleur sur un banc public. Je voulais me lever. Mon seul but était de rejoindre à pied le bureau de ma mère pour pouvoir lui annoncer ce trépas.

Il faut dire qu’on s’y attendait. Comme pour Juliette, la belle-soeur d’Emmanuel Carrère, les dés étaient jetés. Lui, pesait moins de 40 kilos la dernière fois qu’on l’avait vu. Son fils le poussait sur une chaise roulante. Il était venu chez ma mère pour nous dire adieu. Je revois encore cette porte d’ascenseur qui s’est refermée sur lui à tout jamais. Cette maladie lui a empoisonné la vie pendant de longues années. Rémission. Rechute. Rémission. Rechute. Fin.

Je me suis enfin levée du banc mais mes jambes vacillaient. A ce moment, j’ai croisé une femme d’origine africaine. Elle portait deux lourds sacs de commission. Elle était vêtue d’une de ces robes amples et colorées. Un autre tissu lui servait de coiffe. Je me souviens de ses formes généreuses. Nos regards se sont croisés, elle a spontanément lâcher ses deux sacs pour m’attraper et me serrer fort dans ses bras. Au milieu de la foule. Combien de temps dure une embrassade? Une minute, une heure ? J’ai pleuré à chaudes larmes contre la poitrine de cette étrangère. Et puis, elle m’a pris le visage entre ses mains et m’a répété quelque chose comme « ça va aller, ça va aller ».

Dans le livre, le veuf parle beaucoup avec ses filles de la mort de leur mère. La parole prime. On évacue les peurs, les pensées lourdes par le dialogue. Si on repense à « Mars » de Fritz Zorn, cet auteur suisse mort d’un cancer, le silence et les non dits peuvent parfois être la cause d’une maladie de l’âme, d’une maladie de la société. Depuis 2002, jamais une seule fois je ne me suis octroyée le droit de penser ou de parler de mon « beau-père ». J’ai chassé tout simplement ce pan de mon histoire. Il a fallu que je foule le sol de cette terre africaine pour reprendre la lecture interrompue il y a quelques mois de ce livre et laisser libre court à cette rivière de larmes. Comme si une boucle devait se boucler. Comme si je devais évacuer ce cancer qui sommeillait au fond de moi. Je ferme les yeux et je revois cette dame africaine vêtue d’une de ces robes amples et colorées.

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