Carmen Chaplin : sur les traces de son grand-père

Actrice, réalisatrice et petite fille de Charlot, Carmen Chaplin rembobine la pellicule en noir et blanc et parle de ses soeurs, de ses parents et de sa tante Géraldine.

Carmen French

Sur la terrasse ensoleillée du Four Seasons Hotel des Bergues, à Genève, Carmen Chaplin se sert un verre d’Evian. Dans quarante cinq minutes, l’égérie de Jaeger-LeCoultre venue tout droit de Londres coupera le ruban de la nouvelle boutique flagship.

Quel souvenir gardez-vous de votre grand-père Charlie Chaplin ?

Nous habitions dans le sud de la France dans une ferme et mon grand-père vivait en Suisse dans un manoir avec un majordome. Les enfants dinaient séparés des adultes dans un salon annexe. J’ai gardé le souvenir d’une ambiance cérémoniale. Mon père a eu une relation tourmentée avec lui donc il nous en parlait peu. Mais je sais, par exemple, qu’il passait des heures dans son bain ce qui m’a conforté puisque j’aime aussi me couper du monde pour laisser libre court à mon inspiration.

Aimez-vous son cinéma ?

Enfant, j’ai d’abord aimé ses films avant d’aimer l’homme. « Un roi à New York » reste mon préféré car mon père y tient un rôle. « Les Temps modernes » m’émeut à chaque fois que je le vois. J’attends que ma fille grandisse pour lui faire découvrir cette filmographie sur grand écran accompagnée idéalement d’un orchestre.

Vous passez derrière la caméra. Une manière de lui rendre hommage ?

Ce serait écrasant d’essayer de lui ressembler. J’ai dirigé ma sœur Dolores dans mon premier court métrage et lui écris actuellement un rôle pour mon prochain film. Ma mère et ma fille m’accompagne aussi dans « A time for everything » qui rend hommage aux 180 ans de Jaeger-LeCoultre. J’espère réaliser un jour un clip pour ma sœur cadette, Kathleen, qui évolue dans la chanson.

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Il y a sept ans, à Cannes, on vous avait vu les trois sœurs émues sur scène lors de la remise d’un prix. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

Nous avions eu peur de Jeanne Moreau durant les répétitions qui criait dans le micro : « Alors, on y va les petites ! » Lors de la cérémonie, je tenais la main de Kathleen. Elle est discrète et exhibitionniste à la fois mais à ce moment nous étions toutes pétrifiées.

Dans la famille, vous comptez aussi sur une actrice hors pair, Géraldine Chaplin…

Ma tante est une femme lumineuse. Avec Dolores, nous étions en pension en Espagne et passions nos fins de semaine chez elle, à Madrid. Nous avions treize et quatorze ans et prenions de longs petits déjeuners ensemble. Nous avons toujours préservé cette complicité.

Que souhaitez-vous transmettre à votre fille ?

Nous avons reçu une éducation libre de nos parents qui nous ont toujours fait confiance. Nous avons suivi une scolarité dans une région rurale du sud de la France. Ma fille, qui va sur ses trois ans, aime l’école ce qui n’était pas mon cas. J’ai toujours été anticonformiste, je rejette les moules dans lesquels on doit entrer. Je lui souhaite de trouver son identité dès son plus jeune âge. J’espère pouvoir transmettre cela à ma fille et devenir sa confidente.

BALLET : Hervé Moreau  et Isabelle Ciaravola, danseurs étoiles de l’Opéra Garnier

Copyright Francette Levieux
Copyright Francette Levieux

Le Bâtiment des Forces Motrices, à Genève, accueillait, le lundi 8 juin 2015, un gala privé avec au piano Jorge Viladoms. Le fondateur de la fondation Crescendo con la Musica – qui donne accès à la musique à des enfants vivant dans la pauvreté au Mexique – s’est entouré d’un ami le danseur étoile de l’Opéra Garnier, Hervé Moreau. Ensemble, ils ont déjà orchestré une représentation à New York, au Carnegie Hall en 2014. Aujourd’hui, ils remontent sur scène pour lever des fonds avec deux nouveaux acolytes : le violoncelliste Gautier Capuçon et la danseuse étoile française Isabelle Ciaravola. Une occasion rare de discuter avec ces deux étoiles à quelques minutes de leur répétition. Une complicité corporelle mue en amitié profonde lie Isabelle à Hervé qui signe deux des chorégraphies présentées le soir même. Il faut dire que des pas de deux, ils en ont dansé sur le plancher de l’Opéra Garnier à Paris. Hervé parle d’alchimie, d’osmose : « Je n’ai pas cette complicité avec toute les danseuses. Nous sommes en confiance mais ce n’est pas toujours rose : quand cela ne va pas, on ne mâche pas nos mots. » Il faut dire que les deux partenaires sont morphologiquement longilignes et qu’ils abordent la dramaturgie de la même manière : « on n’a pas besoin de parler ensemble, poursuit Hervé, notre relation sur scène s’imbrique. Notre vision est identique. » 20150608_152752_resized_1 Isabelle devient étoile à 37 ans. Elle fait fi des mauvaises langues qui pourraient trouver cela tard. Au contraire : « C’était presque un bienfait d’être nommée à cet âge, j’ai pu accéder à des rôles comme la Dame aux Camélias avec maturité. Le jeu et la compréhension du personnage n’est pas la même à 20 ans ou à 40 ans. Ce n’est pas un service que l’on rend au danseur en le nommant jeune car du jour au lendemain il se retrouve chargé de responsabilités énormes et ignore comment les gérer. Il faut avoir la tête sur les épaules et être prêt à vivre ce titre. » Hervé, lui, avait 28 ans au moment de sa consécration en tant que danseur étoile : « on s’isole une fois devenu étoile car on n’est plus en compétition avec les autres mais avec soi même, on doit donner le meilleur de soi et ce continuellement. » En 2014, Isabelle a pris sa retraite. « Après tant d’années à pousser mon corps à l’extrême j’ai eu besoin d’une rupture et de ne plus forcer mon corps à trop de contraintes. J’ai lâché la bride pendant trois mois et en janvier je suis remontée sur scène pour des galas. Je les choisis car je ne veux pas me mettre en danger et je ne supporterai jamais de danser moins bien. » Isabelle enseigne à plein temps au Conservatoire supérieur de danse et de musique de Paris. Une deuxième vie qui ne s’est révélée à elle que sur le tard : « Pour moi c’était dégradant de devenir enseignant, ce n’était pas assez lumineux. Et puis, il y a quatre ans, j’ai commencé à avoir cette curiosité. Au final, donner un cours exige de la créativité puisqu’on choisit les pas et la chorégraphie que l’on va enseigner. On a tendance à oublier comment transmettre un savoir. Pour moi, aujourd’hui, je suis devenue pédagogue, c’est ma deuxième vie. »

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Isabelle Ciaravola

Le soir venu, elle est apparue aérienne. Elle dansait la Mort du Cygne, cette pièce musicale de Camille Saint-Saëns. Michel Fokine a crée ce ballet pour Anna Pavlolva en 1907. Il a été dansé par Alicia Alonso en 1958 devant les étudiants de l’Université de La Havane. A ce moment, elle avait décidé – faute de subvention de Batista, le dictateur alors au pouvoir – de tirer sa révérence et d’arrêter la danse. J’ai retrouvé ces archives, elle apparaît sur scène comme un songe, brulée par la pellicule 16 mm, ses battements d’ailes ralentissent avant de cesser complètement. Il n’y avait pas de son sur ces images mais on imagine entendre les applaudissements de la foule en délire. J’ai utilisé ces images pour ouvrir mon film « Horizons » qui aborde la danse classique à Cuba avec une musique qui revisite « la Mort du Cygne ».

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Archives: Alicia Alonso, à La Havane

En voyant Isabelle ce soir-là sur scène j’ai compris que le Cygne en fait n’est rien d’autre que la personnification de la danseuse qui rend son dernier souffle devant son public adoré avant de tirer sa révérence finale. Du coup, j’ai attendu la fin de sa représentation pour l’immortaliser. Qui sait combien de fois encore elle dansera ce cygne sur scène ? Le soir, en voulant voir ma photo, j’ai remarqué qu’elle était déjà une légende, elle aussi brûlée par les pixels de mon appareil.