La Neuvième de Beethoven, Béjart et la révolution cubaine

50 ans après sa création, 250 artistes ont interprété à la patinoire de Malley la Neuvième de Beethoven.  Mais durant le ballet, c’est le chiffre six qui me turlupine. Comme les six secondes d’archives qui réunissent deux monstres sacrés de la danse…

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Le quatrième mouvement avec le Tokyo Ballet et le Béjart Ballet Lausanne. Ils célèbrent la fraternité universelle.

Lors de la préparation de mon 2e long métrage « Horizons », sur la danse classique à Cuba, j’ai dû me pencher sur la biographie ténébreuse et mouvementée d’Alicia Alonso. Cette prima Ballerina Assoluta et ambassadrice du castrisme dès le début des années soixante a fréquenté durant une période un génie : Maurice Béjart.

Tandis que je cherchais l’angle de mon film, j’ai rencontré à plusieurs reprises Azari Plissteski. Frère de la grande Maya Plissetskaïa, ce russe d’origine a dansé durant près d’une décade à Cuba devenant le partenaire attitré d’Alicia. Aujourd’hui octogénaire, le maître de danse enseigne tous les matins au Béjart Ballet Lausanne.

J’ai supplié Azari de farfouiller dans les méandres poussiéreux de son passé. Il m’a enfin ressorti d’outre tombe de vieilles pellicules filmées avec sa Bolex. Des heures de visionnement, de répétitions, de représentations, d’inconnus qui font partis de cette première génération de danseurs à Cuba et qui défilent heureux devant le ronronnement mécanique de la caméra. Ils incarnent l’image d’une société nouvelle qui se construit sur des bases supposées égalitaires. A ce moment, aucun désenchantement n’assombrit l’image en noir et blanc.

Capture d’écran 2015-06-30 à 11.35.44Capture d’écran 2015-06-30 à 11.35.29Capture d’écran 2015-06-30 à 11.36.07

Et soudain, dans le méli-mélo de plans coupés, ce moment suspendu dans le temps. 6 secondes au total. Alicia Alonso et Maurice Béjart discutent dans ce qui devrait être des coulisses. Alicia fardée va-t-elle monter sur scène ? En descend-elle ? Qu’a-t-elle dansé ? Sont-ils à Paris, à La Havane ? Les deux se font surprendre par la caméra et rigolent. Derrière eux, je reconnais Loipa Araujo, l’un des « quatre joyaux » du Ballet National de Cuba. Elle a depuis participé à la notoriété de Carlos Acosta, étoile du Royal Ballet de Londres.

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Oscar Chacon dans le 4e mouvement.

Quelle surprise de découvrir dès lors que Béjart, en visite à La Havane dans les années soixante, s’est laissé enivré par une représentation créée par une jeune compagnie de danseurs noirs. Impressionné par le vent frais de la révolution qui souffle encore lors de son séjour, l’idée lui vient de créer un ballet symphonique composé d’ethnies de toutes les couleurs. A ce moment, dans les rues cubaines, il est question plus que jamais de fraternité, d’amour universel.

C’est de retour en Europe qu’on lui susurre la Neuvième de Beethoven pour accompagner ce « concert-dansé ». Ainsi prennent forme les mouvements incarnant tour à tour la terre, le combat pour atteindre un idéal mais aussi le feu, la joie de la danse, l’eau, l’amour et enfin la liberté et l’air. Sur scène, la musique, le théâtre, le chant et la danse s’entremêlent avec au total 250 artistes. Ils tournent, courent, s’ébaudissent.

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Kathleen Thielhelm et Masayoshi Onuki dans le deuxième mouvement.

Aujourd’hui, Fidel Castro jardine. Son île vit le crépuscule d’une idéologie ternie par d’occultes forces. Le dictateur a détruit l’illusion d’un monde nouveau. De son côté, Alicia Alonso, 94 ans, dirige complètement aveugle et ce, d’une main de fer, son ballet qu’elle a figé après maintes coups de laque dans une époque passée. Comme Gloria Swanson dans « Sunset Boulevard » elle refuse de voir le monde en couleur. Les murs de sa compagnie craquèlent. L’effondrement guette.

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Elisabet Ros et Julien Favreau dans le troisième mouvement.

Maurice Béjart, au final a tiré sa révérence à temps. Que serait-il devenu aujourd’hui ? Un génie grincheux ? Au lieu de cela, son fantôme règne en maître. Il a emporté avec lui ce vent frais d’une révolution qui, à l’époque, avait de quoi faire rêver. Subsiste pourtant sur scène, ce souffle transcendé par le chorégraphe, aérien et léger, avec des figures apolliniennes et dionysiaques qui irradient le public par leurs sauts de chat et arabesques.

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Au final, la politique finit comme de la mauvaise herbe sur une tombe mais la danse, elle seule, constitue un langage universel qui permet d’établir des liens entre les cultures.

BALLET : Hervé Moreau  et Isabelle Ciaravola, danseurs étoiles de l’Opéra Garnier

Copyright Francette Levieux
Copyright Francette Levieux

Le Bâtiment des Forces Motrices, à Genève, accueillait, le lundi 8 juin 2015, un gala privé avec au piano Jorge Viladoms. Le fondateur de la fondation Crescendo con la Musica – qui donne accès à la musique à des enfants vivant dans la pauvreté au Mexique – s’est entouré d’un ami le danseur étoile de l’Opéra Garnier, Hervé Moreau. Ensemble, ils ont déjà orchestré une représentation à New York, au Carnegie Hall en 2014. Aujourd’hui, ils remontent sur scène pour lever des fonds avec deux nouveaux acolytes : le violoncelliste Gautier Capuçon et la danseuse étoile française Isabelle Ciaravola. Une occasion rare de discuter avec ces deux étoiles à quelques minutes de leur répétition. Une complicité corporelle mue en amitié profonde lie Isabelle à Hervé qui signe deux des chorégraphies présentées le soir même. Il faut dire que des pas de deux, ils en ont dansé sur le plancher de l’Opéra Garnier à Paris. Hervé parle d’alchimie, d’osmose : « Je n’ai pas cette complicité avec toute les danseuses. Nous sommes en confiance mais ce n’est pas toujours rose : quand cela ne va pas, on ne mâche pas nos mots. » Il faut dire que les deux partenaires sont morphologiquement longilignes et qu’ils abordent la dramaturgie de la même manière : « on n’a pas besoin de parler ensemble, poursuit Hervé, notre relation sur scène s’imbrique. Notre vision est identique. » 20150608_152752_resized_1 Isabelle devient étoile à 37 ans. Elle fait fi des mauvaises langues qui pourraient trouver cela tard. Au contraire : « C’était presque un bienfait d’être nommée à cet âge, j’ai pu accéder à des rôles comme la Dame aux Camélias avec maturité. Le jeu et la compréhension du personnage n’est pas la même à 20 ans ou à 40 ans. Ce n’est pas un service que l’on rend au danseur en le nommant jeune car du jour au lendemain il se retrouve chargé de responsabilités énormes et ignore comment les gérer. Il faut avoir la tête sur les épaules et être prêt à vivre ce titre. » Hervé, lui, avait 28 ans au moment de sa consécration en tant que danseur étoile : « on s’isole une fois devenu étoile car on n’est plus en compétition avec les autres mais avec soi même, on doit donner le meilleur de soi et ce continuellement. » En 2014, Isabelle a pris sa retraite. « Après tant d’années à pousser mon corps à l’extrême j’ai eu besoin d’une rupture et de ne plus forcer mon corps à trop de contraintes. J’ai lâché la bride pendant trois mois et en janvier je suis remontée sur scène pour des galas. Je les choisis car je ne veux pas me mettre en danger et je ne supporterai jamais de danser moins bien. » Isabelle enseigne à plein temps au Conservatoire supérieur de danse et de musique de Paris. Une deuxième vie qui ne s’est révélée à elle que sur le tard : « Pour moi c’était dégradant de devenir enseignant, ce n’était pas assez lumineux. Et puis, il y a quatre ans, j’ai commencé à avoir cette curiosité. Au final, donner un cours exige de la créativité puisqu’on choisit les pas et la chorégraphie que l’on va enseigner. On a tendance à oublier comment transmettre un savoir. Pour moi, aujourd’hui, je suis devenue pédagogue, c’est ma deuxième vie. »

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Isabelle Ciaravola

Le soir venu, elle est apparue aérienne. Elle dansait la Mort du Cygne, cette pièce musicale de Camille Saint-Saëns. Michel Fokine a crée ce ballet pour Anna Pavlolva en 1907. Il a été dansé par Alicia Alonso en 1958 devant les étudiants de l’Université de La Havane. A ce moment, elle avait décidé – faute de subvention de Batista, le dictateur alors au pouvoir – de tirer sa révérence et d’arrêter la danse. J’ai retrouvé ces archives, elle apparaît sur scène comme un songe, brulée par la pellicule 16 mm, ses battements d’ailes ralentissent avant de cesser complètement. Il n’y avait pas de son sur ces images mais on imagine entendre les applaudissements de la foule en délire. J’ai utilisé ces images pour ouvrir mon film « Horizons » qui aborde la danse classique à Cuba avec une musique qui revisite « la Mort du Cygne ».

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Archives: Alicia Alonso, à La Havane

En voyant Isabelle ce soir-là sur scène j’ai compris que le Cygne en fait n’est rien d’autre que la personnification de la danseuse qui rend son dernier souffle devant son public adoré avant de tirer sa révérence finale. Du coup, j’ai attendu la fin de sa représentation pour l’immortaliser. Qui sait combien de fois encore elle dansera ce cygne sur scène ? Le soir, en voulant voir ma photo, j’ai remarqué qu’elle était déjà une légende, elle aussi brûlée par les pixels de mon appareil.