Et bien, valsez maintenant !

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J’ai décidé que l’année 2020 serait grandiose. Force est de constater que je l’ai bien commencée. Retour en arrière : nous sommes jeudi 23 janvier. La météo viennoise s’annonce clémente. Selon le proverbe ce serait dû à notre arrivée : « wenn Engel reisen, dann lacht der Himmel » (Quand les anges voyagent, le ciel rit)

Je suis invitée par le service de presse de l’office de tourisme – avec 6 autres journalistes internationaux (autant préciser ce détail) – au 79ebal Philharmonique de Vienne. Il se tient dans la célèbre salle dorée du Musikverein qu’on a tous vu au moins une fois à la télévision lors de son concert du Nouvel An avec mamie qui cherche son appareil auditif et qui ne le trouve pas et qui s’énerve alors que l’orchestre entame sa troisième valse.

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Comme je ne possède pas de robe longue digne d’une telle soirée, nous louons notre toilette chez Vondru. L’enseigne, gérée par la famille Flossmann, habille des générations entières depuis 1905. Il me faudra, montre en main, deux minutes pour finaliser le choix de ma tenue : elle sera noire constellée de paillettes comme Angelina Jolie dans Maléfique (et je me vois déjà jeter des pommes depuis ma balustrade aux débutantes)

Exit toute excentricité ou échancrure, le tissu doit balayer le sol. Côté couleur, seules les débutantes portent du blanc. Le journaliste du Vanity Fair Espagne qui nous accompagne nous montre  son costume : queue de pie, chaussures vernies et nœud papillon blanc histoire de ne pas être pris pour un serveur qui le porte noir. Au bal, notre chaperon de l’office du tourisme, Nikolaus Gräser, a sorti la montre à gousset de son grand-père évitant ainsi l’effroyable impair d’en porter une au poignet.

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Tandis que les retouches se font dans l’arrière salle, on enchaîne avec un cours de danse accéléré à l’école Elmayer. Tiré à quatre épingles, Thomas Schäfer-Elmayer nous accueille dans la salle de danse à la boiserie vernie. «Essayez avec votre autre jambe gauche», nous lâche-t-il patiemment alors qu’on vient de rater pour la dixième fois ce pas de valse qui m’a toujours semblé devoir être simple. Ne doit-on pas retenir «Ein, zwei, drei» ? Il nous initie ensuite au quadrille. Après la première guerre mondiale, en 1919, son grand-père, officier de cavalerie, transforme une écurie en école de danse. Il reprend l’affaire familiale il y a quarante ans. Depuis, 200’000 Viennois sont passés par cette prestigieuse adresse. En mode Nadine de Rothschild made in Vienna, il offre aussi des cours sur la bienséance avec certificat à l’appui que l’on reçoit après avoir répondu sans correctement à son questionnaire de 56 questions.

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On engloutit un sandwich sur le pouce avant d’entamer (deux heures et demie !) de maquillage et coiffure dans la suite 101 de l’hôtel Imperial. Situé sur le Ring, le célèbre boulevard circulaire, il est d’abord construit pour servir de résidence au Duc Philippe de Wurtemberg qui le trouvera trop bruyant et trop grand (pauvre chou). Il est transformé ensuite en hôtel de luxe lors de l’exposition universelle de 1873. Michael Moser, ancien concierge de l’établissement cinq étoiles recense les archives : Sigmund Freud, Richard Wagner, Thomas Mann, Bill Clinton, Michael Jackson, Lady Gaga, Karl Lagerfeld et les Brangelina font partie des hôtes !

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Mais l’heure presse, nous devons dîner dans un salon de l’hôtel à 18h. Il est 17h45 et mes cheveux sont emmêlés dans un méli-mélo de bigoudis que seule la coiffeuse pourra dénouer. Autre problème pratique, ma robe se ferme par derrière avec 18 boutons au total. Et ce n’est pas avec mon postgrade en histoire du cinéma turc que je vais m’en sortir. En plus j’ai une traine censée se fixer en amont quelque part à l’arrière ma robe : mais où ? Je fais appel à Eduardo, le journaliste de Vanity Fair qui me fixe ma tenue avec ses doigts de fée. J’ai choisi un maquillage aussi marqué que celui d’un drag queen. Et force sera de constater qu’après de multiples tours de piste, il restera intact.

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Nous voici donc au Musikverein, qui se trouve à trois enjambées de l’Imperial. L’office de tourisme a dû se battre pour obtenir une loge, la liste d’attente demeure interminable. Le prix d’entrée s’élève à 180 euros dans la première catégorie (debout toute la soirée). Il faut compter 5000 euros au minimum pour une loge accueillant entre 8 et 10 personnes. L’avantage est délicieux: tout au long de la soirée, on pourra ôter discrètement ses talons sous la table. Pour ceux qui se demandent encore ce qu’est le bonheur, et bien c’est précisément cela.

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Sur la fanfare composée pour l’occasion par Richard Strauss en 1924 le gotha du milieu politique et économique de la ville défile. Mécènes et amis de l’orchestre se joignent à eux. Les musiciens entame Tritsch-Tratsch-Polka cet air rapide et enjoué de Johann Strauss II sous la direction du chef d’orchestre suédois, Herbert Blomstedt. La cérémonie d’ouverture commence. Les débutantes affichent un sourire figé au bras de leur cavalier. Ces 95 couples forment six rangées. Tête couronnée, un bouquet de fleurs à la main, les nymphettes entament leur chorégraphie réglée comme du papier à musique. Elles valsent à gauche ce qu’aucun novice ne réussira à faire avec ce croisement des pieds au troisième pas.

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«Alles Walzer !» (En avant pour la valse !) L’injonction est lancée par le maître de cérémonie, Thomas Schäfer-Elmayer. En quelques secondes, la piste de danse est prise d’assaut. Je piétine les pieds de mon cavalier sur le Beau Danube Bleu composée en 1866 parJohann Strauss II. Il paraît que c’était un sex symbol de son vivant, pour ne pas dire une rock star. Les femmes s’arrachaient ses boucles de cheveux. Effrayé de ne pas en avoir assez sur le caillou, il aurait coupé celles d’un chien pour satisfaire son fan club. Un ragot au poil.

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Les danses de salon s’enchaînent : Polka, rumba, chacha, tango, foxtrot. Minuit sonne, place au quadrille, l’un des moments les plus attendus de la soirée. On l’a appris l’après-midi même mais il faut sincèrement être un mathématicien au Cern pour comprendre la subtilité de cette danse. Comme je dois rendre un article au Matin Dimanche (que je vous invite à lire car je parle du rôle méga important du taxi-danseur), je disparais façon Cendrillon en ayant demandé préalablement au concierge de l’hôtel de déboutonner ma robe. Dans vingt ans, son petit fils lui demandera quelle requête farfelue il avait pu recevoir et il se souviendra sûrement de moi. Mes autres collègues journalistes, en cigales, continueront de pirouetter jusqu’à la fermeture à 5 heures précises.

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