Vacances à Venise, Katharine Hepburn et ce fichu tapis rouge

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« Vous auriez dû me voir aux Jeux Olympiques», lâche l’Américaine trempée tout en se faisant hisser par des badauds. La voilà sortie des eaux vertes et polluées d’un canal. Grand moment de solitude car personne autour d’elle ne parle anglais. « Oh, laissez tomber » conclura-t-elle avant de fuir pétrifiée de honte. Lors du tournage de « Vacances à Venise », Katharine Hepburn s’était fachée avec le réalisateur David Lean qui, pour le besoin de cette scène, l’avait contrainte à tomber maladroitement dans l’eau stagnante de la Cité des Doges. « Par la suite, l’actrice n’aura de cesse de répéter que son infection aux yeux, qui la fera souffrir tout le reste de sa vie, était dûe à cette immersion dans le styx.»

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Ma guide poursuit ses anecdotes alors que nous longeons le Grand Canal, cette cinquième avenue, où il fait bon vivre dans un palazzo historique.

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On croise un bateau. « Tiens, rajoute-t-elle, vous avez une star locale devant vous. Il a joué le rôle de chauffeur de taxi dans le film « The Tourist » avec Johnny Depp et Angelina Jolie. » Le fier Vénitien s’arrête gentiment pour prendre la pose et nous saluer.

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Dans ce long métrage, les deux acteurs dînent dans le jardin du palais Venier dei Leoni, l’actuel musée Peggy Guggenheim. La mécène et collectionneuse d’art – aussi connue comme « mangeuse d’hommes » – y a passé les dernières années de sa vie. Elle y reçoit ses amis comme Paul Bowles, Truman Capote ou encore Pablo Casals. Depuis sa disparition, en 1979, ses cendres (et celles de ses chiens) sont enterrées dans le jardin du palais. Et comme on ne parle lors de cette virée en bateau que de cinéma à Venise, j’apprends dans la foulée que Peggy Guggenheim a joué son propre rôle dans « Eva » de Joseph Losey aux côtés de Jeanne Moreau, un film tourné à Venise.

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Sur la rive d’en face, on parle d’amour avec « Everyone says I love you » dans lequel Woody Allen joue au séducteur et poursuit Julia Roberts dans les entrelacs de la ville. Dans une scène, il déjeune avec sa fille à la terrasse du cinq étoiles, le Palais Gritti : l’adresse préférée du new-yorkais névrosé.

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Lors de l’un de ses séjours, celui-ci s’est entiché du Ca’ Dario, un palais du XVe siècle situé sur l’autre rive. On murmure qu’il serait maudit. Quiconque veut acheter le palais finira ruiné ou mort. Cette devise, gravée dans le marbre du frontispice, le dit clairement en anagramme : «Celui qui habitera ces lieux ira à sa ruine ». Et la liste des propriétaires morts de façon tragique est longue : l’historien Rawdon Brown s’est suicidé face à ses tableaux. Il en ira de même pour Kit Lambert. Le manager des Who acquiert l’établissement et se perd dans les fêtes. Drogué, il sera convaincu que le parquet de sa chambre craque sous ses pas et qu’il est incrusté de sang. On retrouvera finalement son corps sans vie dans sa chambre. Malgré ces histoires, l’homme d’affaires vénitien, Fabrizio Ferrari, rachète le palais tueur. Et hop, sa soeur qui vivait avec lui décède dans un accident de voiture tandis que lui fait faillite. Un brin trouillard, Woody Allen a sagement renoncé à son achat.

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Maudite, je l’ai été la veille en arrivant à Venise. Invitée par la maison Jaeger-LeCoultre, partenaire officiel de la 74eme édition de la Mostra, j’ai atterri à 15h30, juste le temps nécessaire pour rejoindre l’hôtel et me préparer au cocktail qui allait se tenir à 18h sur le Lido avant d’enchainer avec ma première montée des marches. Dans ma valise: un smoking blanc prêté par la styliste genevoise Mademoiselle L et une pochette du duo de créatrices romandes Worn. Le seul hic : ma valise s’est perdue lors du transit à Zurich. Je scanne rapidement la situation.

L’effroi.

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Avec la PR Manager de la marque horlogère helvète, nous débarquons en urgence près du Rialto pour se trouver fissa nos robes de Cendrillon. Nous voilà comme dans cette téléréalité sur M6 où des fashionistas se chamaillent pour obtenir un « magnifaïque» de l’animatrice brésilienne. Autant bien nouer ses lacets car nous sommes en terra incognita avec des milliers de retraités qui trainent prostate et déambulatoire sur le bitume de ces ruelles en zigzag. Dans 58 minutes nous devons être de retour sur le bateau. Direction H&M qu’après quinze détours on trouve enfin. On enchaine avec les boutiques voisines. Il nous reste 32 minutes. Pas de chaussures à notre taille. On y arrivera jamais. J’émets la possibilité d’un plateau TV à l’hôtel en lieu et place du cocktail et de la montée des marches. On me hurle dessus que c’est impossible qu’en plus on va voir Catherine Deneuve qui reçoit un hommage spécial et Diane Kruger.

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Du coup, je déverse mon stress sur une vendeuse qui nous aide à récupérer nos neurones parties en burn out. Dans le 5e magasin, on se trouve chacune chaussure à son pied. Mes talons ressemblent fâcheusement à des échasses (12 centimètres en vrai) : de quoi se casser le nez et un rein.

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A 17h50 nous arrivons à la réception du San Clemente Palace Kempinski, façon « Pretty Woman », avec nos sacs en main, en jean et baskets, un poulpe étourdi sur la tête. Il faut faire le check-in alors que les invitées de la marque, la plupart des blogueuses venues des quatre coins du monde, tourbillonnent sans complication dans leurs robes de princesse. Maquillées et coiffées, elles nous toisent du regard pouffant tout de même un peu de rire. 18h05, douchée, vêtue humblement d’un string en papier volé au spa (et de ma nouvelle robe), je rejoins, pieds nus, le lobby avant de filer au Lido pour le cocktail: « Excusez- la tenue, je sors de la douche… » Moment de solitude: personne ne connaît DSK et encore moins les Guignols.

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Cette langue de sable longue de 12 kilomètres a servi de décor au film « Mort à Venise » de Luchino Visconti qui, pour le tournage, avait fait rouvrir le Grand Hôtel des Bains. On se rappelle forcément de la silhouette de Tadzio, le jeune éphèbe en costume de bain errant sur les plages mythiques de ce lieu de villégiature. Quant à nous, nous abordons en « motoscafo » à l’Excelsior, autre hôtel mythique du Lido.

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Nous verrons, après l’incontournable passage sur le tapis rouge – que je traverserai aussi vite qu’une fusée nord coréenne survolerait l’île japonaise Hokkaido – « Three Billboards Outside Ebbing, Missouri » un film réalisé par Martin McDonagh avec Frances McDormand et Woody Harrelson et qui recevra quelques jours plus tard le prix du meilleur scénario. Mes pieds sont en sang. Le générique du début n’a même pas commencé que je pouffe de rire en repensant à la honte de Katharine Hepburn sortant de l’eau : « vous auriez dû me voir aux Jeux Olympiques».

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