Tanzanie :  Comment j’ai failli devenir une Masaïette…

Rencontre avec Mollel. Ce Masaï éduqué et futur chef de son village sait tirer profit du tourisme pour conserver les traditions de son peuple tout en lui offrant les bases scolaires. 

20150817_160423_resizedNombreux sont les Masaïs qui ont quitté les plaines de la Tanzanie pour rejoindre les villes. Ces gardiens de troupeau ont troqué leur cheptel pour s’occuper de la sécurité d’hôtels ou de resorts que ce soit au Zanzibar ou au nord de la Tanzanie. Pourtant, ils sont encore 42’000 à faire paître leur bétail dans les environs du cratère de Ngorongoro.

Au village Irkee Pusi, situé à deux kilomètres du Sanctuary Ngorongoro Crater Camp, où je loge, je fais la connaissance de Mollel. Il a étudié l’anglais grâce au financement d’un généreux Américain. Après six années passées à Arusha, la plus grande ville de la région, il a troqué son jean pour remettre la shuka, la couverture à carreaux qui fait office de vêtement traditionnel. Son père, du haut de ses 77 ans, dirige le village et ses 75 habitants et supervise les autres avoisinants. En cas de litige avec le gouvernement, il devient le porte parole de son peuple.

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Etant le fils ainé, Mollel a de fortes chances d’hériter du pouvoir de son père même s’il préfère répéter que : « rien n’est sûr ». Et pourtant à l’orée de ses quarante ans, il possède déjà la sérénité et la sagesse qui incombent aux grands chefs. Lorsqu’il replace sa shuka sur l’épaule, on découvre une montre de sport à son poignet, souvenir de ses années passées au sein de notre société moderne gouvernée par le roi Tictac. Dans son autre main, l’incontournable bâton que chaque éleveur possède. Les semelles de ses sandales sont fabriquées avec des pneus de voiture et sont lassées sommairement autour de la cheville. Pourquoi diantre, un autochtone qui a eu l’occasion de faire ses études dans une grande ville, de découvrir dans la foulée la capitale de son pays a-t-il décidé de revenir vivre ici ? Il me répond stoïquement:  « la question se pose à l’inverse : pour quelle raison resterai-je dans le tumulte d’une région urbaine polluée ?  Ici, j’ai tout. Ma famille, les plantes qui nous soignent et le bétail en guise de nourriture.»

Il est temps de mettre ses aprioris de côté. Alors que le parcours de son village ouvert aux touristes grâce à son initiative inclus une danse traditionnelle, l’achat d’artisanats et la visite de la classe maternelle, j’invite Mollel à sortir des sentiers battus : « Et si, au lieu de tout cela, nous parlions ensemble ? »

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Il m’attire à l’écart dans sa hutte montée sur un treillis de bois et recouverte d’un torchis de bouse de vache. L’entrée étroite est circulaire. Il m’attrape de justesse la main, l’obscurité est telle que j’allais tomber dans le foyer qui sert au feu quotidien. L’intérieur sombre de la hutte consiste en un espace central enfumé entouré de deux minuscules alcôves servant de lits. En guise de matelas, une peau de bête si dure qu’elle anéantirait mes pauvres os. Au sol, de la terre battue et un tas de bois pour le feu. Dans un coin, trois tissus pliés qui doivent leur servir de couverture lors des nuits fraiches. Un filet de lumière se réfléchit au mur, il provient de l’une des trois fines ouvertures qui officient en tant que fenêtres. Mollel m’invite à m’asseoir. Peu à peu, la vue s’accoutume au lieu. Je remarque une étagère avec deux tasses en métal et une vieille casserole. Rien d’autre. Pas de savon, pas de condiments pour la cuisine, pas d’objets personnalisés, de photos de famille, de bibelots. Rien. J’ imagine les pieds dans la bouse toute la journée, pas d’eau potable, des mouches tsé tsé comme voisines. « Je comprends votre refus de céder au monde moderne mais vous pourriez au moins avoir l’électricité ? » Il me sourit. Je dois l’amuser avec mes questions de Genevoise gâtée. «J’ai reçu un panneau solaire, c’est le seul du village. C’est  vrai que nous avons pensé à installer l’électricité mais nous sommes au milieu de la savane, les fils seraient dévorés en quelques jours par les singes et les poteaux défoncés par les éléphants. Et puis, sincèrement, nous n’en avons pas besoin. »

Mollel, une fois son éducation terminée, a décidé de revenir pour aider son village. En l’ouvrant au tourisme, il génère 50 USD par voiture. En moyenne, chaque jour, une centaine de jeeps pénètrent le site de conservation du cratère de Ngorongoro mais seulement deux à trois d’entre elles s’arrêtent à l’entrée du hameau pour le visiter. Il faut garder en tête que le salaire moyen en Tanzanie oscille entre 150 et 200 USD par mois donc autant dire que cette vanne nouvelle reste non négligeable. De fait, il a déjà pu construire une école publique à 7 kilomètres d’ici. Elle accueille aussi les enfants des villages masaïs voisins. L’enseignement est identique à celui du gouvernement. En plus, comme la langue parlée au sein de la tribu diffère du swahili, il a fait construire une école enfantine dans son village où l’on apprend aux enfants la langue nationale.

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Mollel est mariée à une Masaïe originaire du Kenya : « Nous n’avons pas besoin de passeport, notre vêtement nous autorise à traverser les frontières. Mes parents l’ont choisie pour moi. Nous devons tous écouter l’avis de nos géniteurs car ils se renseignent sur la famille de la bru mais aussi sur son caractère. Les mariages sont arrangés mais cela ne nous pose pas de problème, ne sommes-nous pas tous beaux ?» Je m’étouffe en imaginant le mari que m’aurait trouvé ma mère si elle avait eu son mot à dire. Autant dire que j’aurais fui le jour du mariage, provoqué un scandale et que je me serais retrouvée bannie des miens. (Tiens, j’ai peut être le scénario d’un futur film…)

Mollel poursuit. Dans son village il y a 8 clans et tout se monnaie en vaches. Son mariage par exemple a coûté 20 bovins. Lui même pourrait avoir plusieurs épouses mais cela ne l’intéresse pas. Il me demande dans la foulée si je suis mariée. Décidément, c’est une question qui prime dans ce pays. Je lui réponds par la négative avant de rajouter : « c’est de la faute de mes parents qui ne possèdent pas assez de vaches. »

Le bétail en plus d’être une marque de richesse est sacré. Les Masaïs ne cultivent pas la terre, ils se consacrent à l’élevage. De fait, ils se nourrissent principalement de viande, de lait mais aussi du sang, riche en protéine. Et là, Mollel marque une pause se réjouissant de ma mine dégoutée : « nous en buvons une fois par semaine et les mères le mélange au lait pour leur nouveau-né. » Question recettes, le futur chef apprécie la viande piquée au bout d’un bâton et retournée dans les braises, une sorte de barbecue mais ne crache pas sur la version bouillie que son épouse lui prépare. Les jeunes hommes, longilignes et redoutables au combat, n’ont pas le droit de manger en présence des femmes, ces guerriers doivent emporter leur casse-croûte dans la savane et le déguster entre eux. Mollel, lui, est à un âge de transition, il fête ses quarante ans cette année et s’apprête dans deux ans à entrer dans la troisième génération de sa tribu, celle des sages.

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Le village est protégé par une clôture faite de feuillages et de branches. A l’intérieur une quinzaine de huttes entourent l’enclos central qui abrite le soir le bétail. Malgré cette double protection, les hommes se succèdent la nuit à l’entrée du village pour veiller sur leur troupeau. «Nous vivons dans la nature, il faut qu’on protège nos bêtes des prédateurs comme les hyènes, les lions ou encore les chacals.»

Le matin, le village se lève aux premiers rayons de soleil autour des 6 heures, les hommes, un porridge vite avalé, emmènent les animaux brouter sur la crête du cratère tandis que les femmes se consacrent aux tâches ménagères. Elles cherchent l’eau avec leurs enfants. Ces derniers, dès leur trois ans, rejoignent la petite classe à l’extérieur de l’enceinte du village. Ils se regroupent sur des bancs en bois et récitent en choeur l’alphabet et les chiffres de 1 à 100. Ils l’apprennent en swahili mais aussi en anglais.

A partir de 15 heures, certains touristes curieux, comme c’est mon cas, débarquent après une journée de safari. La gente féminine présentent l’artisanat local espérant glaner quelques dollars. Les négociations se font âprement : elles entourent le touriste soudain isolé et effrayé et montent gentiment mais assurément les prix. Les hommes rentrés des champs ont pour mission d’accueillir les hôtes par leur chant et danse traditionnelle : « A l’origine, c’est notre manière de célébrer les naissances, les circoncisions des hommes, les mariages mais aussi de marquer les sacrifices que l’ont fait à la montagne sacrée. »

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Deux heures viennent de passer. Mollel me remercie pour toutes ces questions. « Les étrangers généralement ne s’intéressent pas à nous, ils passent 5 à 10 minutes au village, prennent des photos, achètent deux souvenirs et s’en vont. Ils préfèrent voir les lions.» Parfois, il m’arrive de maudire ce tourisme qui, en quête d’authenticité, finit par tout ravager sur son chemin. En même temps, les Masaïs, ici, ont su en tirer bénéfice, autant qu’ils en profitent.

Je lui demande s’il songe à mettre en place une formule « all inclusive » pour les étrangers en quête de sensation forte. Il me raconte qu’une Anglaise a séjourné chez eux durant une semaine. J’écarquille les yeux. J’imagine cette rouquine à la peau blanche, séduite par l’un de ces Masaïs, peut être par Mollel… Personnellement, j’ai toujours eu un penchant pour les gens puissants ou du moins respectés et puis il a un joli sens de l’humour. Celui-ci rigole. Il est sûrement en train de lire toutes ces idées qui se bousculent dans ma tête. Il referme la porte de ma jeep et se rapproche de ma fenêtre. Alors que le moteur ronronne déjà, il me glisse que pour lui je vaux au moins 100 vaches. La voiture démarre, il disparaît au loin dans la poussière. Je suis toute émoustillée : à ses yeux, je vaux donc 80 vaches de plus que sa femme.

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