Harvey Keitel, un gentil lieutenant

A l’affiche de « Youth » de Paolo Sorrentino, Harvey Keitel, fera la voix d’un chien dans le prochain Wes Anderson. Il a profité du 50e festival de film de Karlovy Vary pour plonger dans un bain de jouvence. 

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« Le voilà, le voilà! » Bon sang, mon appareil photo s’est mis en mode pause. Viiiite! Harvey Keitel accompagné par sa femme et son fils est à deux doigts de passer devant moi. Il est flanqué d’une demi douzaine de gardes du corps qui fendent la foule en deux d’un pas assuré.

Dans la salle réservée aux conférences de presse, les journalistes agglutinés se taisent. Le modérateur insiste : « Ne soyez pas impressionnés, posez lui une question. N’ayez pas peur! » Surpris par cette gêne soudaine, Keitel décide d’ôter ses chaussures et de s’allonger sur le sofa. Dépité, le modérateur, le micro dans une main, commence à lui masser les pieds de l’autre. Une dame assise au troisième rang glousse. Enfin, un journaliste israélien se lève et pose une première question. On l’observe tous avec reconnaissance. Vas-y mon grand, jette toi à l’eau et sauve notre honneur de journalistes ayant trop fait la fête la veille. Je le reconnais, il s’appelle Amir je crois. Il y a dix ans,  nous avions passé une journée à trois avec le cinéaste Amos Gitaï dans la Medina de Marrakech. Il tient une émission people et m’avait dit être connu chez lui. Le seul hic : il parle très mal l’anglais. Du coup, tout le monde écarquille les yeux. Moment de gêne. « What? » Harvey se rassied comme si cette position nouvelle lui permettrait de mieux comprendre. « Est-ce que votre jeu d’acteur a changé depuis que vous êtes devenu père ? » répète une troisième fois le journaliste rouge écarlate. Mon Dieu ! Quelle question idiote. Harvey secoue la tête, abasourdi et cherche à répondre poliment: « Disons que je sais maintenant changer les couches culottes. » Un journaliste allemand ricane mais refuse catégoriquement le micro qu’on lui tend pour poser une autre question tandis qu’une représentante de la presse tchèque s’empresse de noter la réponse.

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Dès lors, c’est la porte ouverte aux questions bateau. Voilà, qu’on lui demande comment il sélectionne un scénario. Il se lève et imite Robert de Niro: « Un jour Bob m’a montré sa manière de les lire, il marche dans une pièce en tournant les pages rapidement et répète avec frénésie « c’est de la merde, c’est de la merde ». Depuis, je fais comme lui. » Il dévoile dans la foulée, les trois secrets pour faire un bon film: « son histoire, son histoire et son histoire. » Ca, je le note en grand dans mon cahier. Ce soir, dans ma chambre d’hôtel, je colorierai les points sur les « i » pour que cela fasse plus joli.

Le fils prodigue de Brooklyn parle d’une année charnière dans sa carrière et nous balance deux anecdotes : en 1992, il joue dans « Reservoir Dogs » de Quentin Tarantino et « Bad Lieutenant » d’Abel Ferrara. Keitel enchaine sur le génie et l’ingénuité de Quentin alors inconnu à cette époque. « J’ai reçu par le biais d’une amie le scénario de « Reservoir Dogs ». J’étais emballé par cette histoire de gangsters et l’ai appelé. Il rigolait au téléphone pensant que c’était un canular, il croyait qu’un de ses amis se faisait passer pour moi. » Au final, Keitel coproduira le film dans lequel il tient le rôle principal.

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La même année sort « Bad Lieutenant » d’Abel Ferrara. Un des producteurs décide avant le tournage de retirer ses billes du projet. « Avec Abel, nous étions sous le choc! Nous avons appris qu’il venait de devenir père et avons décidé de kidnapper son bébé pour le faire changer d’avis. » Au final, ils lui feront une telle pression que ce dernier acceptera d’investir ses deniers. Grand bien lui a pris. Le film, tourné en 18 jours avec un budget de un million de dollars et qui met en scène un drogué, pervers et accro aux jeux, deviendra un film culte. Keitel y incarne un père de deux enfants perdu et irrécupérable. Ce lieutenant maudit est mis sur l’enquête du viol d’une religieuse et entame dès lors son chemin vers la rédemption. Amen.

Aujourd’hui, la drogue et les excès font partie de son passé. Il mise plus sur la tisane et les petits plats mijotés par son épouse. Quand un journaliste lui demande, en référence à « Youth » de Sorrentino, si ce n’est pas dur de jouer encore à son âge. Il rit. « Je trouve que traverser la route devient plus difficile. »

Udo Kier, entre drama queen et bad guy

Acteur de Fassbinder, Gus Van Sant ou encore Lars von Trier, l’Allemand vit aujourd’hui avec un cheval en plastique et des coyotes sauvages.

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Udo Kier a sillonné la semaine dernière les couloirs interminables de l’historique hôtel Pupp à Karlovy Vary. Invité de marque de la 5o ème édition du festival de film, l’acteur allemand basé depuis des années en Californie, enchaine les interviews, une masterclass et les présentations de ses films. Il sirote du vin blanc à chaque occasion et ne perd pas le nord en se plaignant dès qu’il le peut du froid, du chaud ou d’un serveur dont le sourire l’attriste.

« Je suis né de la manière la plus dramatique qui soit, à savoir dans l’Allemagne nazie, sous les décombres d’un hôpital bombardé. Ma mère avait demandé à l’infirmière de me garder un peu plus longtemps dans ses bras au moment où tout s’est écroulé. » Sa fée protectrice, assise à ses côtés, se ressert un verre de Becherovka qu’elle boit cul sec. Elle ne semble pas apprécier quand il ressasse ce triste épisode de sa vie. L’acteur lui lance un regard incisif et se ressert un verre de blanc. Le bleu de sa pupille a ce je ne sais quoi qui glace le sang. Un homme vindicatif semble-t-il.

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Sa fée s’est pourtant bien rattrapée par la suite en le faisant rencontrer les meilleurs réalisateurs. Son premier succès, il le doit à « Mark of the devil », en 1970, film d’épouvante (interdit dans 31 pays) dans lequel il est un chasseur de sorcières. Un jour, alors qu’il prend l’avion, il se retrouve à côté de Paul Morrissey, un ami d’Andy Warhol, qui lui propose de sucer le sang des vierges dans « Du sang pour Dracula » (1973). Il incarne la même année un autre monstre dans « Chair pour Frankenstein » en 3D. Puis, très vite, il devient le protégé de Rainer Werner Fassbinder: « Je faisais partie de sa famille d’artistes. Parfois, on officiait en tant que figurant, parfois on obtenait le rôle principal mais d’une manière ou d’une autre, on jouait toujours dans ses films. » Par loyauté, il attendra la mort de ce dernier avant de collaborer avec d’autres cinéastes allemands.

C’est grâce à Gus Van Sant qu’il obtient son permis de travail aux USA et démarre la pire période de sa carrière: celle des auditions. « C’est pire qu’un interrogatoire dans un poste de police, on a l’impression d’être un cheval qu’on examine. Encore heureux qu’on nous enfonce pas des doigts dans la bouche pour vérifier la qualité de nos dents. »

Et puis Lars Von Trier surgit. Ils se rencontrent dans un festival en Allemagne. « A ce moment, il n’avait pas de distributeur, nous avons marché ensemble jusqu’à une cabine téléphonique de laquelle j’ai appelé Pandora Films qui a acheté de suite son long. Et les suivants. » Leur amitié les fera collaborer huit fois ensemble.

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Aujourd’hui, Udo vit à l’écart du tumulte, isolé dans sa demeure de Palm Springs. « Je suis un homme du désert. J’ai  un cheval en plastique que j’ai surnommé Max von Sydow. Des coyotes sauvages s’approchent de temps en temps de mon jardin. Je les nourris. La vie est belle. »

Il repartira avec une statuette de 5 kilos dans ses bagages en hommage à l’ensemble de sa carrière: « Comme tous les autres prix glanés au fil des ans, elle finira dans les toilettes pour les invités. Tout le monde y passe à un moment ou un autre. »