Une Biennale gargantuesque pour une faim de Lyon

Oui c’est possible jusqu’au 5 janvier 2020 : la Biennale d’art contemporain, une halte gastronomique et un cocooning soyeux dans un hôtel historique de l’ancienne capitale des Gaules.

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– Et voici en guise d’amuse bouche de la cervelle des canuts.

– Vous dites ?

J’évite poliment l’étouffement. Le déjeuner a lieu à l’Epona, la nouvelle brasserie chic de Lyon, capitale de la gastronomie où tripes et abats vivent encore des jours heureux. Je suis exactement à l’endroit où Rabelais exerça comme médecin sur les rives du Rhône, au Grand Hôtel-Dieu. Jadis, cet hospice déjà prestigieux, couronnait l’entrée de la ville. Jacques-Germain Soufflot, l’architecte du Panthéon de Paris, est le père de cet édifice à vous couper le souffle. Cet emblème de la ville a fait aujourd’hui peau neuve. Il accueille dans son écrin granitique l’InterContinental Lyon Hôtel Dieu, inauguré il y a 6 mois seulement.

Restaurant Epona (c) Eric Cuvillier (4).jpg

Revenons à cette cervelle des canuts qui trône sur ma table et qui n’amuse point mon gosier. Sous la nappe, je google discrètement le nom de ce plat avant d’y tremper mon gressin. Ouf ! Cette cervelle n’en est pas une : elle est constituée de fromage blanc fouetté, d’échalotes et d’herbes. On la surnommait la cervelle du pauvre, à savoir celle des canuts, ces ouvriers tisserands de la soie qui vivaient nombreux dans le quartier de la Croix-Rousse, aujourd’hui un brin bobo. Ces canuts se révoltèrent à deux reprises pour protester contre leurs conditions de travail et les faibles rémunérations en 1831 et 1834.

«k’nelle» (c) Stéphane ABOUDARAM WE ARE CONTENT(S) (2).jpg

J’enchaîne avec la K’nelle mitonnée par Mathieu Charrois. Ce chef globe-trotteur, arrivé deux mois avant l’ouverture de l’établissement, redécouvre les bouchons et l’esprit de la gastronomie lyonnaise. Ici, il fait fi des us et coutumes de la cité rhodanienne et déconstruit la recette traditionnelle pour la remonter à sa sauce. Ainsi, la farce de poisson blanc se présente sous la forme debâtonnets frits. Une version croustillante et moelleuse de la quenelle lyonnaise. Le tout se déguste avec les doigts après une brève ablution dans une sauce Nantua aux écrevisses étonnamment aérienne. Un délice !

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L’estomac plein, nous abordons alors la 15eédition de la Biennale d’art contemporain de Lyon qui se tient jusqu’au 5 janvier 2020. Les visites guidées se déclinent sous forme d’un rendez-vous apéro, d’un brunch, d’une pause déjeuner. On peut aussi accéder aux coulisses. Rencontre avec ma guide dans les anciennes usines Fagor, abandonnées depuis 2015, qui remplace la Sucrière. La manifestation passe ainsi d’un espace de 6000 m2à 29’000 m2. L’espace d’exposition est tellement grand qu’on devrait compter en mètre-cube (m3).

Usines Fagor 4 ∏ Blaise Adilon.jpg

On déambule dans les différentes halles gigantesques – seule la première est chauffée. Les organisateurs de la Biennale ont eu le bon goût de préserver le caractère industriel de l’endroit avec ses rampes, ses monte-charges rouillés et autres passerelles glauques. «Là où les eaux se mêlent», poème de l’auteur américain Raymond Carver donne le «la» à cette édition. D’emblée, nous sommes à la croisée des chemins de paysages biologiques, économiques et cosmogoniques. Tout un programme ! Cette thématique a été choisie par l’équipe curatoriale du Palais de Tokyo. Le plus ? La grande majorité des œuvres ont été réalisées in situ en collaboration avec des entreprises locales.

Déambulons alors. Avec «Tetzahuitl», Fernando Palma Rodriguez fête les morts grâce à une installation électronique. Du brutal tout de suite. 43 robes de fillettes s’élèvent dans le ciel à l’aide d’un savant système de poulies robotisées. On n’entend que le «pfuuuit» vertical, puis plus rien. Allusion faite aux âmes envolées des 43 étudiant(e)s enlevé(e)s par les cartels mexicains en 2014 dans la ville d’Iguala.

Bianca Bondi 3.jpg

Plus loin, Bianca Bondi s’approprie une ancienne salle de repos des ouvriers pour sa pièce «The sacred spring and necessary reservoir». Avec la collaboration d’un cuisiniste local, elle conçoit un écosystème en perpétuelle mutation. Elle rend hommage aux stigmates visibles de cette usine abandonnée en reconstituant une cuisine qu’elle recouvre de kilos de sel mélangés à du vinaigre. Résultat, l’artiste d’origine sud africaine crée un paysage désolé, gelé, abandonné avec des casseroles figées dans des cristaux de sel. Brillant.

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Autre alchimiste, Thomas Feuerstein, revisite le mythe de Prométhée condamné à se faire manger le foie par un aigle du Caucase après avoir volé le feu aux dieux. L’Autrichien a ressuscité une bactérie capable de manger le marbre dans lequel est sculpté la figure de Prométhée. Au fil des jours, la pierre blanche et pure se délite, le calcaire se modifie. En collaboration étroite avec des scientifiques, il va jusqu’à créer des cellules humaines nourrie par ces mêmes bactéries pour cultiver un foie artificiel avec un désir frôlant le cannibalisme : celui d’avoir son propre schnaps au foie.

La visite de la Biennale se poursuit au Musée d’art contemporain (macLyon), à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne puis à la place des Terreaux, au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Et là, grande surprise ! Au milieu d’une collection d’œuvres qui brosse 5000 ans d’art et d’histoire, une petite salle abrite les réalisations de deux artistes invités. Renée Lévi investit les murs qu’elle brosse de sa peinture vive où se mêlent coups de pinceaux et sprays tandis qu’Antwan Horfee propose une série de vidéos aussi psychédéliques que sublimes. Des chiens mutants, des champignons vitaminés. Une expérience 100% hallucinogène.

The Dome (c) Eric Cuvillier.jpg

Retour au Grand Hôtel-Dieu enfin à l’hôtel InterContinental. On se love dans les canapés moelleux du Dôme pour un cocktail à base de praline rose. Une amande, une noisette ou un amandon enrobé de sucre cuit au colorant rose sont le secret de cette spécialité locale. Cette sucrerie du XVIIe siècle se retrouve dans toutes les confiseries ou marchés de la ville sous la forme de bonbons, de brioche, de tarte ou encore de liqueur comme dans ce cocktail agrémenté de vodka Elyx, citron jaune et champagne rosé. On le sirote dans cetteancienne chapelle remplie d’histoiresignée, tout comme la façade, Jacques-Germain Soufflot. Pas de doute : le bar attire la curiosité depuis son ouverture. Etant donné qu’un Lyonnais sur trois est né dans l’enceinte de ce monument historique (c’était la maternité !), les nostalgiques défilent à cette nouvelle adresse branchée qui porte en vertige inversé ses 32 mètres de hauteur.The Dome bar (c) Eric Cuvillier.jpg

Dans le sillon d’une Sonia Delaunay, d’un Poiret ou d’un Raoul Dufy, Jean-Philippe Nuel, l’architecte d’intérieur, s’est tourné vers la soierie lyonnaise que l’on retrouve tantôt sur les canapés, tantôt sur les paravents dorés qui articulent l’espace. Celle-ci est produite à grande échelle depuis le XVe siècle. En 1540, Lyon obtenait carrément le monopole de l’importation des soies brutes. Tiens, on me parle à nouveau de ces canuts. L’envie soudaine d’en savoir plus sur leur vie et la soie, secteur inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. La prochaine escapade lyonnaise s’articulera autour de ces tisserands, ça va de soit.

Exterior shot (c) Eric Cuvillier.jpg

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