Escapade pétillante en Champagne

Tours de la CathÇdrale de Reims, vue ∏ Laurent Mathieu (1)

Cité des sacres, ville martyre de la première guerre mondiale, pépite des épicuriens et aficionados de fines bulles, Reims s’impose comme un passage obligé pour ceux qui, comme moi, n’ont pas compris que Chardonnay, Pinot Noir et Pinot Meunier n’étaient pas une marque de chaussures mais trois cépages.

Rue de Vesle ∏ Carmen Moya (6)

Après la Cathédrale Notre-Dame et son emblématique Ange au Sourire, l’une des 2303 statues, le Palais du Tau et l’Abbaye Saint-Remi inscrits au patrimoine Mondial de l’UNESCO en 1991 suivent, en 2015, les coteaux, les maisons et caves de Champagne avec pour conséquence directe un essor nouveau de l’œnotourisme.

CathÇdrale Notre-Dame de Reims ∏ OTAR - Carmen Moya

En ce mois d’août, le raisin mûrit à vitesse grand V. La canicule a poussé le Comité Champagne à avancer les vendanges à la dernière semaine du mois. « Les viticulteurs et les grandes maisons vivent une période bousculée avec la recherche de 150’000 vendangeurs pour cette cueillette précoce», m’explique Camille Roberrini.

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Bienveillante, la chargée de presse de l’office de tourisme de Reims me donne fissa un cours de rattrapage façon « le Champagne pour les nuls » tout en poussant au maximum l’air conditionné de sa voiture. « La zone d’appellation qui inclut la Marne, la Haute Marne, l’Aube et l’Aisne, regroupait 15’800 vignerons en 2017. Il y a ceux qui produisent en leur nom, ceux qui vendent leur raisin à des coopératives et les grandes maisons. Le Comité Champagne sert de régulateur pour que tous soient logés à la même enseigne. » Pour les superstitieux, il est trop tôt pour parler de millésime 2018 mais le climat chaud et sec favorise ce doux espoir.

Tours de la CathÇdrale de Reims, vue ∏ Laurent Mathieu (37)

Afin de pallier à la chaleur, on cherche l’air frais dans les tours de la Cathédrale Notre-Dame. Les interminables 249 marches devraient en toute légitimité nous mener à la Jérusalem céleste.

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La ville royale reconstruite dans les années 1920 se dessine avec la poste et la bibliothèque Carnegie, deux emblèmes du style Art Déco. Plus loin, les halles de Boulingrin, classées au titre des monuments historiques, accueillent à nouveau le marché.

Halles Boulingrin - Laurent Mathieu (1).jpg

Des balcons extérieurs, le panoramade la plus prestigieuse région viticole du monde s’étend à l’horizon. Mais… Ô arnaque ! Pas le moindre soupçon de fraicheur. On trouvera cette dernière à plus de 20 mètres sous terre : dans les crayères de la Maison Veuve Clicquot, sous la butte Saint-Nicaise.

La guide nous perd dans les dédales creusés au Moyen Âge. Ils hébergèrent les Rémois durant les 1041 jours de bombardements de la première Guerre Mondiale transformant l’espace en hôpital, école, boulangerie voire même en théâtre pour enfants. La profondeur en terre offre des conditions idéales pour la préservation du champagne avec une température oscillant autour des 10 degrés : le pa-ra-dis !

photo by Leif Carlsson

Au fil de la promenade, on foule les pas d’un personnage hors du commun : Barbe-Nicole Clicquot-Ponsardin. Née en 1777, elle épouse François Clicquot, fils du fondateur de la Maison. La disparition prématurée de son mari bouleverse son destin puisqu’elle décide de reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Nous sommes en 1805, elle souffle ses 27 bougies en pleines guerres napoléoniennes et les mots «suffragette» et «businesswoman» ne signifient encore rien. La working girl relèvera tous les défis: elle lance le premier millésime, cumule des heures sup’ et améliore les techniques d’élaboration et de conservation.

photo by Leif Carlsson

En 1814, la visionnaire fait fi du blocus continental qui sévit en Europe et envoie secrètement un navire chargé de 10’550 bouteilles à Saint-Pétersbourg. Son champagne reçoit un triomphe en Russie : Pouchkine, Tchékhov et Gogol le célèbrent autant que leur victoire. Avec le départ de Napoléon pour l’île d’Elbe, l’embargo se lève et les commandes pleuvent : on la baptise dès lors la Grande Dame et sa renommée fera le tour du globe. Cette pionnière féminine décède à l’âge de 89 ans et sera suivie par l’engouement de Louise Pommery, elle aussi veuve et à la tête de sa petite entreprise dès 1858.

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C’est l’heure de l’apéro ! On quitte la cité des Rois pour une balade bucolique à bord d’une Estafette Alouette. Cette icône française des années 1960-1980, tant appréciée par les gendarmes, s’enfonce dans les coteaux de la Montagne de Reims : « Le truc sera de ne pas caler dans une montée», lâche Romain triturant la boite à vitesse d’un autre siècle. La co-fondatrice de My Vintage Tour Company nous rassure quant à l’humour suspicieux de son frère.

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Maeva détaille leur concept inauguré au printemps. Les parcours se déclinent d’un pique nique dans les vignes à une demande en mariage au coucher du soleil. « Lors des vendanges, on suivra le processus au cœur d’une petite exploitation : de la cueillette du raisin – qui se fait uniquement à la main – au pressage en passant par la dégustation. De quoi apporter un éclairage insolite sur l’identité du territoire. »

my vintage tour company (c) PAuline Colin (16)

Un grincement de freins plus tard, la fourgonnette s’arrête au milieu des vignes. Le paysage révèle des villages serrés autour de leur clocher. Nous voilà trempant les biscuits roses de Reims, que la cour du Roi Charles X affectionnait déjà, dans les bulles de la Cuvée Tradition de Collard-Leveau. J’apprends que certains viticulteurs pratiquent une production raisonnée et bio. Ils vont jusqu’à labourer leur vignoble avec des chevaux comme Lelarge-Pugeot.

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A Rilly-La-Montagne, Michel Fagot, héritier d’une longue tradition familiale qui remonte à la fin du XIXème siècle ouvre les portes de sa maison. La famille de ce viticulteur indépendant montre son pressoir aux novices et révèle le savoir-faire ancestral inspiré par les techniques de la biodynamie et de la viticulture raisonnée.

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Dans la cave, Corentin Perrein caresse le mur : « La craie apporte une minéralité à la terre et aux vignes. Comme nous avons l’interdiction de les irriguer, elle pallie au manque d’humidité». Le responsable commercial enchaine avec l’exposition du soleil, du sol, et l’inclinaison du coteau, ces éléments qui permettent d’évaluer la qualité du vignoble. Et de conclure : « Seulement 17 villages obtiennent 100% de qualité et de ce fait l’appellation Grand Cru. »

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Le soir, chez Prise de Mousse, en face de l’église, on déguste le millésime 2004 de Michel Fagot autour d’un tartare de saumon. Ce bar et magasin possède 150 références du Extra Brut au Demi-Sec, du Ratafia, tiré des restes du pressurage et qui se déguste en apéritif, au Marc de Champagne. De quoi tituber jusqu’à la Maison d’hôtes Les Bulles Dorées installée dans un ancien grenier à fourrage et entièrement rénovée.

living-room ∏ Eric Vanden

Le lendemain, au petit-déjeuner, je sympathise autour du nectar doré de Didier Herbert avec la prêtresse des lieux. Heidi Ramuz, Suissesse par son père, occupe la position de cousine éloignée dans l’arbre généalogique de notre auteur national. Elle a grandi à Madagascar et, après avoir sillonné le monde, la voilà au cœur du vignoble rémois : «C’est marrant, j’ai reçu dernièrement « Vendanges » écrit par Charles-Ferdinand. Il est sur ma table de nuit !»

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Retour auprès des Cornichons, oui, c’est ainsi que l’on surnomme affectueusement les Rémois. La guide Anne-Marie Bonnouvriée me fait sortir des sentiers battus et m’emmène en bus à Port Sec, la zone industrielle de la cité des sacres. Un mur de 400 mètres mis à disposition par la SNCF accueille la performance de soixante graffeurs. Résultat : Zi Artist, une des plus grandes fresques de France. Parmi les participants, «AMK», une enseignante genevoise qui s’auto-définit comme une rêveuse à plein temps. Elle interprète librement le thème imposé de l’industrie avec ses animaux punks.

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En ville, d’autres artistes de la rue sévissent à l’instar de SER, le maître du wildstyle, le pochoiriste et barman KUSEK, WONE, fasciné par les lieux abandonnés. Pour l’anecdote, en 2016, la mairie passe commande auprès de l’as du pochoir, C215 mais le service de propreté, qui n’en avait pas été averti, effacera l’une de ses oeuvres.

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L’univers animalier et tribal de Céz Art s’empare des étages du parking Buirette. Le jeune prodige rémois du street art marie ses sprays à ceux de Jean-Luc Breda. A l’origine de ce projet, le mécène Olivier Guinot, directeur de Champagne Parc Auto.

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Terre des musiciens électro Yuksek et Brodinski, des groupes pop The Bewitched Hands et The Shoes, Reims accueille dorénavant l’espace d’un duo de visionnaires : Arnaud Bassery et Maxime Valette (ce dernier se fera connaitre pour son site « Vie de merde »). Quartier Libre, un des deux locaux, propose depuis mai dernier un bar à champagne, un show room, une salle de danse qui fait cinéma selon l’humeur. Ces 1000m2 bousculent les aprioris et s’imposent comme un espace générateur d’innovations.

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Place au repos. Situé sur la route du couronnement des Rois de France, un ancien relais de poste permettait, jadis, aux chevaux de faire un break. Aujourd’hui, les 49 chambres du Royal Champagne Hôtel & Spa dominent la Vallée de la Marne et les coteaux de Moët & Chandon et Taittinger à 20 minutes de Reims et 10 d’Epernay.

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Depuis son ouverture en juillet, ce Relais & Châteaux ne désemplit pas de gourmands curieux d’y découvrir la gastronomie de Jean-Denis Rieubland.

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Le chef niçois, doublement étoilé au Negresco, emballe les papilles avec ses plats signatures et créations nouvelles. Entre des langoustines rôties aux piments d’Espelette et un Turbot au beurre d’algues, le voyage gustatif se marie tantôt aux bulles fines d’un orfèvre voisin qu’à la cuvée spéciale d’une grande maison.

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De cette nouvelle demeure, et en vététiste émérite, je m’enfonce entre vignes et forêts à la découverte du village de Hautvillers. Le berceau de Champagne abrite au sein de son abbaye la tombe de Dom Pérignon. Un peu plus loin, à Epernay, la célèbre avenue de Champagne détient dans son sous-sol un trésor liquide avec près de 200 millions de bouteilles.

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Les_Amis_d_Hautvillers-2017 (2).jpgEnfin, après quelques brassées dans la piscine, direction le spa pour un soin du visage avec les produits Biologique Recherche ou, plus cocasse, un massage du corps à la bougie.

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Pour rester les pieds ancrés dans les vignes, Rose & Pepper utilise les polyphénols de raisin pour ses vertus adoucissantes et réparatrices. De quoi vouloir lécher mes bras badigeonnés de Chardonnay devant le regard hagard des passagers du train me ramenant à Genève.

 

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