Rosebud : Le souvenir poignant d’un chanteur nord-coréen de hip hop

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Il s’est fait tatouer sur son avant-bras gauche la date de son départ. Aujourd’hui, pour lui, la liberté signifie: « être capable de s’exprimer sans peur, sans menace. »

On se retrouve dans un quartier du sud-ouest de Séoul à plus de trente minutes en métro du centre. Kang Chun-Hyok nous a donné rendez-vous devant son église à midi précise. Les dimanches, ce Nord-Coréen installé ici depuis 2001 a pour habitude de les passer parmi ses pairs. Le christianisme s’est naturellement imposé à lui à son arrivée en Corée du Sud car « non, rigolera-t-il plus tard, il n’y a pas d’églises à Pyongyang ».

J’ai toujours été sensibilisée par la problématique liée à l’émigration, peut-être parce que je suis originaire du Liban et qu’en 1976 je suis née in extremis en Suisse au lieu de naître à Beyrouth alors en pleine guerre. Aujourd’hui, les télévisions montrent des Syriens échoués.

Comme je suis en Asie, je calibre mon radar sur la Corée du Sud et plus particulièrement sur Séoul où je passe une semaine. J’ai pu traquer un réfugié nord-coréen devenu pianiste, un autre qui, son anglais une fois maitrisé, est devenu activiste et vient d’empocher une bourse pour poursuivre ses études au Canada mais c’est finalement Kang Chun-Hyok que je pourrai rencontrer en un lapse de temps si réduit. Comme il peint aussi, il devait organiser une « soft opening » dans une galerie la veille mais il a été happé par le temps et a dû repousser l’ouverture à la mi septembre. Dommage j’aurais eu plaisir à découvrir ses dessins au charbon.

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Kang Chun-Hyok porte les apparats du chanteur de hip hop californien, le bling bling en moins. Il s’inspire des paroles écrites par ces Américains car les thématiques sont profondes et souvent raciales. Lui, fustige par rime le gouvernement du Nord.

Et pourtant, en plongeant mon regard dans le sien, je ne cesse de l’imaginer avec l’uniforme grisâtre des soldats saluant Kim Ping-Pong (comme j’aime bien l’appeler) d’un geste millimétré à l’instar des milliers de pions alignés à côté de lui. Je l’imagine ainsi lors d’une parade militaire dans la grise et froide Pyongyang.

On commande un latte machiatto avec un supplément de caramel pour moi. Comme il fait déjà bien chaud, on s’installe là où la climatisation fonctionne le mieux. Forest, un Américain rencontré il y a trois jours lors d’une fête à Séoul, a accepté de m’accompagner pour me servir de traducteur. Il y a tant de questions à lui poser que j’opte pour l’ordre chronologique.

Il a quitté à douze ans la Corée du Nord aujourd’hui, il en a trente. De son enfance, il se rappelle des étés où il jouait avec ses amis au bord d’une rivière polluée. Ils plongeaient dans l’eau, attrapaient des poissons. « Comme on avait toujours faim, on se faufilait dans les champs et on volait des fruits en évitant de se faire attraper. » Pendant que ses parents travaillaient à la mine, il gribouillait déjà ses premières figures sur des morceaux de papier à la maison. Le soir, la mère jouait du violon avec son mari qui l’accompagnait avec son trombone. Il chantait en public des airs patriotiques, les seuls réellement autorisés.

L’hiver, il descendait les monts enneigés sur sa luge fabriquée avec quelques morceaux de bois. « Sledge » en anglais. Je ne connaissais pas ce mot. je le note dans la marge. Mais naturellement, j’ai imaginé qu’il s’agissait d’une luge et naturellement, j’ai pensé à Rosebud et à cette séquence d’anthologie de « Citizen Kane » d’Orson Welles où l’on voit l’enfant derrière une fenêtre jouant naïvement sur sa luge tandis que dans le salon, sa mère s’apprête à se séparer de lui à tout jamais.

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Kang Chun-Hyok enchaine. Il se souvient de cette sensation de perpétuelle faim. Il pensait enfant que c’était normal jusqu’au jour où, en quittant le pays et en se nourrissant enfin à satiété, il s’est rendu compte que cette douleur n’était pas juste. A la mort de Kim Jong-il en 1994, la mauvaise gestion du rationnement de riz a provoqué une vague de famine : « les hommes dégageaient des cadavres des appartements voisins. » Parfois, on rassemblait les habitants d’un quartier à coup de cris dans un mégaphone au centre d’une place publique. Un peloton d’exécution se trouvait déjà en position. Un soldat lisait à haute voix les accusations portées à l’égard d’une victime avant de lancer le feu d’artifice : « ils tiraient avec des AK-47. Les corps étaient si défoncés que les entrailles jaillissaient de chaque trou. Nous, on courait ramasser les cartouches qu’on collectionnait. » Un jour, ils ont trouvé au bord de la rivière un sac plastique avec ce qui semblait être de la viande à l’intérieur. « C’était un bébé mort. »

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En 1997, son père part seul en Chine, sa mère pour le rassurer lui dit qu’il travaille dans une autre ville. Son père revient quelques mois plus tard, et rapidement, les voisins apprennent qu’il a pu passer la frontière. Des réunions nocturnes s’organisent secrètement. Les adultes chuchotent: « ils voulaient connaître l’heure du changement de garde, savoir à quel endroit la rivière serait moins profonde. »

Le 9 mars 1998, ils sont 90 à partir à l’aube, la rivière est gelée. Kang Chun-Hyok est le premier à courir. La glace se fissure, il tombe dans l’eau, on le récupère in extremis, ils reprennent tous leur course. De l’autre côté de la rivière: la Chine et l’une de ses autoroutes tentaculaires. « Ce n’est pas commun de voir des gens se promener au bord d’une route à dix voies. Une voiture s’est donc arrêtée sur le côté et un homme en uniforme nous a approché. Il nous a dit de déguerpir. Il a commencé à compter jusqu’à trois alors nous sommes partis en courant. » Ils se cachent au sommet d’un mont et profitent de la journée pour sécher leurs habits. La nuit suivante, ils se dirigent vers une ville. Ils resteront six mois là où son père travaillait l’année précédente puis ils se font prendre au piège et sont vendus à un minier. « Ma tante a été mariée de force à un Chinois. » Kang Chun-Hyok réussit cependant à fuir avec ses parents et se retrouve à travailler dans un restaurant avant enfin de pouvoir mettre les voiles. « Au total, nous sommes restés 4 ans en Chine. » Avec sa famille, il rejoint la frontière mitoyenne avec le Laos. La Chine – ne reconnaissant pas les réfugiés nord-coréens – a pour politique de renvoyer ces derniers dans leur pays. La famille, après plusieurs tentatives ratées, passe de l’autre côté et rejoint une fois arrivé au Cambodge l’ambassade sud-coréenne où Kang Chun-Hyok se comprend enfin sauvé. Il a 17 ans.

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A Séoul, son intégration se fait progressivement. « On nous a enfermé dans un centre pendant un mois. Chaque membre de ma famille était séparé. Je dormais dans une cellule avec un petit matelas. Tous les jours on m’interrogeait parfois même avec le détecteur de mensonge. Ils en faisaient de même avec mes parents. » Les autorités se méfient des espions et croisent les informations. Ils transitent ensuite par le centre d’hébergement de Hanawon, ce qui signifie la “maison de l’unité” en coréen. « En arrivant en Chine, j’ai eu l’impression de faire un voyage dans une machine à explorer le temps et d’avoir fait un saut de dix ans. En foulant le sol à Séoul, je faisais un bond de dix ans en plus. » Ce séjour à Hanawon lui permet de se familiariser un peu avec le monde moderne.

Aujourd’hui, il vit seul. Sa mère est décédée mais a pu avant cela racheter sa soeur à son mari chinois et la faire venir à Séoul. Kang Chun-Hyok aide via l’église les nouveaux arrivants à s’intégrer. Il parsème son vocabulaire de mot anglais pour s’adapter au langage moderne du sud. Il donne des concerts à droite à gauche et le weekend, il boit de l’alcool avec ses amis et chante dans des Karaokés. Les rimes qu’il rappe à ses heures perdues lui servent d’exutoire tout comme ses dessins. Il veut communiquer, transmettre son expérience. Il veut aider son peuple. Son intégration ici ne s’est pas faite facilement, nombreux sont les Coréens du Sud qui refusent de les engager, de les aider. Parfois, le soir dans son lit, il se revoit enfant avec sa mère jouant du violon et son père du trombone et il s’endort glissant sur sa luge dans une neige d’une blancheur immaculée.

Rosebud.

Comme le nom de la luge sur laquelle glissait ce petit citizen Kane alors que sa mère venait de décider de se séparer de lui à tout jamais.

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