Petit crème et grande littérature : les cafés viennois et les coupe-ongles interdits

La tradition autrichienne a su préserver ses cafés où artistes et écrivains ont encore habitude de se retrouver. En 2011, l’UNESCO les inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité. Voici le top 5 des cafés viennois.

Cafe Demel, Wien, 2009, Copyright www.peterrigaud.com
Cafe Demel, Wien, 2009, Copyright http://www.peterrigaud.com

A Vienne, commander son café demande une dose de savoir vivre, d’éducation, de politesse. On s’adresse au serveur en le regardant et à l’heure de payer on lui annonce, yeux dans les yeux, le pourboire que l’on s’apprête à lui laisser. La grand erreur serait de déposer la monnaie sur la table et de partir. Aujourd’hui, il y a dans la capitale autrichienne quelque 830 cafés parmi lesquels 150 sont restés traditionnels. Le personnel encore vêtu de noir et blanc déambule dans une décoration qui respire le passé avec un parquet, des banquettes rembourrées et des tables en marbre.

LE CAFE CENTRAL

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Quand je vivais à Vienne en 1994, je retrouvais une amie tous les vendredi à 17h et nous buvions un café à 28 schillings. Je faisais durer autant que possible mon Kleiner Brauner tout en lisant la presse allemande et internationale. Quelques mois après mon retour en Suisse, je recevais par poste un carton. A l’intérieur, une tasse, une soucoupe, une cuillère et un plateau. Elle avait volé le kit entier de notre rendez-vous pour que notre tradition perdure malgré la distance.

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De 1847 à 1897, le Griensteidl rassemblait les écrivains, comédiens, critiques, architectes ou musiciens de renom en cette fin de XIXe siècle. Les plus grands maîtres à penser de la modernité viennoise s’y réunissaient : Arthur Schnitzler, Hugo von Hofmannsthal, Karl Kraus. A sa destruction, le café Central les sauve en offrant son sein à ces orphelins lettrés. Aujourd’hui, la sculpture de l’écrivain Peter Altenberg trône à l’entrée. Pendant tout le premier tiers du XXe siècle, ce bohème dormait chez lui mais passait le reste de son temps dans ce café. Il y recevait son courrier et ses amis comme Adolf Loos, l’un des architectes majeurs de l’époque moderne. On dit qu’il y tenait son salon en réunissant une fois par semaine ses amis à sa table. Il avait même élaboré des règles strictes comme celle de ne pas se couper les ongles en buvant sa bière. Aujourd’hui, on chuchote au Café Central tout en écoutant avec une religieuse attention les accords du piano joué tous les jours de 17h à 22h.

CAFE MUSEUM

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Ouvert en 1899 à proximité du Naschmarkt et de la Sécession, ce lieu regroupait les grands noms de la peinture comme Gustav Klimt, Egon Schiele, Oskar Kokoschka et l’architecte Otto Wagner. Le lieu respire la Vienne de 1900. Le dénuement extrême de l’aménagement intérieur réalisé par un de ses hôtes tardifs, Adolf Loos, allié à la sobriété des meubles Thonet contrastait fortement avec le faste en cours à l’époque et consacra le surnom du café : Café Nihilismus. En 1931, l’aménagement intérieur fut remplacé par celui de Josef Zotti, un élève de Josef Hoffmann autrefois connu mais presque tombé dans l’oubli. Après une longue période de fermeture et de rénovation, le café a été rouvert en 2010 dans l’esprit de Zotti.

20150726_125710-1_resizedCe café permet une pause parfaite entre une visite de la frise de Beethoven de Klimt dans le bâtiment de la Sécession et le Leopold Museum où l’on appréciera l’univers nerveux d’Egon Schiele.

CAFE HAWELKA

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« Monsieur Hawelka est mort ! » Leopold et son épouse Josefine tenaient leur café comme on tiendrait salon. L’arrogance et le snobisme en moins. Hawelka est décédé à l’âge de 101 ans, fin 2011, six ans après son épouse), Aujourd’hui, leur petit-fils gère l’établissement. Situé en plein centre ville, combien de fois ne faisions-nous pas halte dans ce café durant mes années universitaires. On optait pour un chocolat chaud le samedi après le shopping de Noël. La porte une fois ouverte voilà que l’on se mettait instinctivement à tousser. De la bouche des fumeurs s’échappaient des nuages toxiques qui prenaient tantôt la forme d’un animal marin tantôt celle d’un lutin issu de la littérature populaire. C’est à la fin de la seconde guerre mondiale, que les nuits hawelkaïennes devinrent célèbres auprès de l’intelligentsia viennoise. Il y a 20 ans, lorsque j’étudiais tout et rien à Vienne, la clientèle avait bien changé. Les étudiants y révisaient leurs examens et se saluait les uns les autres derrière des classeurs. Aujourd’hui, on y mange encore les Buchteln (brioches fourrées de crème de pruneaux, d’après une recette originaire de Bohème) servies, sortant du four, à 21 heures précises.  Les affiches collées aux murs, la cabine téléphonique et les banquettes usées atteste d’un passé festif et d’un présent… délabré.

LE CAFE DU KUNSTHISTORISCHE MUSEUM

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Situé sous la coupole du  premier étage du Kunsthistorisches Museum (Musée de l’Histoire de l’Art), le café n’est accessible qu’aux visiteurs. Le bâtiment, construit en 1891 à un jet de pierre du Palais impérial, abrite les vastes collections des Habsbourg. Avec ses innombrables chefs-d’œuvre et sa collection de Bruegel, la première au monde, il compte aujourd’hui parmi les plus grands musées du monde.

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On se love dans les canapés en velours rouge et on sirote un Ice Coffee tout en se remémorant la visite des peintres flamands de Cranach à Rubens en passant par Van Dyck. Les jambes lourdes, on rejoint l’autre aile consacrée aux peintres italiens.

LE CAFE PRUCKEL

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Ce café donne sur le Ring et se situe pile en face du MAK, le musée des Arts Décoratifs qui accueille actuellement la biennale de Venise, un non événement tant l’exposition est sans importance. Mais le café en soi est superbe. Son intérieur dans le style des années 1950 reste lumineux, spacieux. On s’imagine Don Draper y siffler son deuxième scotch. Les serveurs sont, quant à eux, presque agréables. Car oui, le serveur viennois se situe au croisement entre le parisien détestable et le suisse affable.

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