Art Basel 2015 : comment planifier trop ?

Une éclipse, un opéra futuriste. La folle course contre le temps durant les quatre jours de la foire d’art contemporain et ses à côtés à ne pas négliger…

« Jellyfish Eyes », un film de Takashi Murakami

LUNDI

Au festival de Cannes, on parle d’accréditation et d’une hiérarchie drastique en fonction de la couleur de chacun des pass. Ici, à la foire d’art contemporain d’Art Basel, il s’agit d’invitations. Lorsque l’on possède le bon sésame (First Choice ou VIP), nombreuses sont les soirées et cocktails organisés tout au long de la foire auxquels on a librement accès. Alors certes, c’est génial de s’enivrer à l’œil et de serrer des mains inconnues mais cette carte personnalisée permet d’accéder avant tout à des événements plus… intellectuels. Lundi soir, par exemple, en marge de la remise des Swiss Arts Awards, du vernissage de Design Miami / Basel et de l’Opening d’Unlimited, Takashi Murakami présentait «Jellyfish Eyes», son premier long métrage. L’artiste plasticien japonais y unit ses bestioles déjantées et ses personnages fictifs colorés à un gang d’enfants destinés à sauver la planète. Du kawaï inspiré par Fukushima qui fait un peu peur et qui permet surtout de commencer la foire perché sur une comète.

MARDI

AP_Robin-Meier_Sinchronicity_credit-Michel-Giesbrecht_26_hdfAP_Robin-Meier_Sinchronicity_credit-Michel-Giesbrecht_20_hdfArt Basel ouvre ses portes le mardi dès 11 heures du matin donc la journée on enchaine les galeries avant de reposer ses pied gonflés en fin d’après-midi au Volkhaus. A 18h, Audemars Piguet y célèbre les crickets et autres bestioles de l’artiste et compositeur suisse Robin Meier. Ce dernier, adepte de la musique électronique, réunit sous une tente des instruments qu’il associe à des lucioles. Cet orchestre visuel et sonore à la fois symphonique et synchronique (le projet s’intitule « Synchronicity ») a été curaté par Marc-Olivier Wahler, l’ancien directeur du Palais de Tokyo.

images © Wolf Mike
images © Wolf Mike

Mais déjà, une limousine Uber nous attend pour nous laisser 15 minutes plus tard à l’entrée du Château de Bottmingen, dans la campagne bâloise, où se tient un cocktail suivi du diner Ruinart. Sur place, on joue au jeu des senteurs. Des parfums de jasmin, de banane, de cardamome ou encore de citron émanent de petites fioles. Il s’agit de faire travailler son nez pour mieux comprendre les composants des bulles dorées de la maison rémoise. La fin de soirée se complète par un after improvisé dans une chambre d’hôtel avec quelques amis en peignoir et un supplément de champagne mérité.

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MERCREDI

Danh Vo, l’artiste iconoclaste qui prend plaisir à scier le passé explique le matin, dans l’auditorium de la salle Unlimited, sa mise en scène commandée par François Pinault à la Punta della Dogana. La salle est pleine. Invité à représenter le pavillon du Danemark, à la Biennale de Venise, le plasticien vietnamien s’exprime avec une rare douceur dévoilant son travail méthodique et analytique. Il cite l' »Exorciste » dans ses oeuvres, admire le Titien et se protège des raisons obscures des commissaires qui l’invitent. Enfant gâté (selon ses propres propos), il puise son inspiration dans la pub, l’art antique et les films hollywoodiens. Originaire du sud du Vietnam, l’artiste a fui les communistes sur un boat people avec sa famille.

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 Je me rappelle soudain de cette radio qui, il y a 2 ans à Hanoï, me réveillait tous les matins à 7h précises. Il s’agissait du journal lu à haute voix et retransmis à l’aide de hauts parleurs dans la ville entière. Un souvenir communiste qui perdure dans un pays ravagé par cette longue guerre.  Evidemment, je ne peux pas rester jusqu’à la fin de la conférence car à 11h30 se tient à la Fondation Beyeler la reconstitution de l’opéra futuriste qui était présenté en 1913 à St Petersbourg avec les costumes et le décor de Malevich. Tram 6 direction Riehen Grenze.

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Bon autant dire que cet opéra, je l’ai clairement raté. Why? L’horaire est écrit en anglais: AM versus PM versus AM. Me voilà penaude à 11h30 (AM) du matin et non du soir (PM) à la Fondation Beyeler. L’occasion dès lors de découvrir l’exposition « Paul Gauguin ». Celle-ci se concentre sur la période de maturité du peintre français. De Bretagne, on prend le large vers Tahiti puis dans l’archipel des Marquises. On y découvre autour de 1890 des femmes décorsetées. La liberté se laisse pourtant vite rattraper par la colonisation française. L’artiste sombre dans l’alcool. On l’envie d’avoir tout de même pu caresser du bout de son pinceau cet air pur.

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A la sortie de Beyeler, je tombe sur Manuel Emch, le CEO de Romain Jerome, sa compagne Inès Flammarion et l’architecte d’intérieur Yvan Prokesch. Leur vaisseau spatial nous dépose   au Schaulager où s’expose la collection de la Fondation Emanuel Hoffmann « Future présent »: 80 ans de collection. En deux étages, on s’injecte un siècle d’histoire de l’art dans les veines : Hans Arp, Braque, Chagall, Mondrian, Picasso, puis Beuys, Nauman et plus récemment Matthew Barney. Côté femmes, on découvre une salle réservée aux autoportraits de Cindy Sherman et une autre aux seize rats identiques, noir de jais, en taille XXL de Katharina Fritsch. La pharmaceutique comme source de revenu? Je n’y avais pas pensé avant mais autant dire que ça paie puisque la famille, actionnaire des décennies durant des laboratoires La Roche, possède les oeuvres de la crème des artistes: de la modernité classique à nos jours.

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Retour à la foire, je mange une merguez  et sa soeur jumelle avec Sylvie Fleury (bon pour être entièrement honnête, elle est plus saine que moi et finira une barquette de fraises et de cerises). Maintenant, je comprends pourquoi au moment de monter sur notre paddle respectif à Genève, elle porte sans vergogne le bikini tandis que je me débats dans un tee shirt long faisant office de burkini. La Genevoise me pointe du doigt certains de ses coups de coeur et salue un millier de personnes au mètre carré.

20150617_164408-1-1_resizedDans la foulée, j’en profite pour m’arrêter devant un Philippe Decrauzat (ne me questionnez pas sur le nom de sa galerie, tout s’emmêle) avant de rejoindre cette éclipse lumineuse de Claude Lévêque (ci-bas). Durant ces deux jours de foire, j’ai pu revoir 45 fois la même oeuvre et passer 250 fois devant mille autres. C’est marrant, certaines vous marquent sans le savoir réellement. On y puise une force inattendue, un courage que l’on croyait perdu à jamais. En effet, deux minutes plus tard, je me sépare définitivement de mon boyfriend. Après un an et demi ensemble, je le regarde filer comme une étoile noire le long des galeries direction la halle Unlimited. « Les limites de l’amour », Marivaux en aurait écrit un agréable vaudeville. Ainsi, je regarde à nouveau cet éclipse gauchement inscrite dans un paysage assombrissant de Claude Lévêque. Dorénavant, cher artiste, vous occupez une certaine place dans ma vie. Je repense à ce que vous écriviez jadis avec l’un de vos néons: « Nous sommes heureux »…

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Je rejoins le lounge VIP. Un groupe d’amis m’attend sur la terrasse avec vue sur la foule. Une brise souffle. Le cocktail officiel de Ruinart bat son plein. Les artistes Eva & Adèle sont présentes comme de coutume, maquillées à outrance et chauves, comme de coutume, un verre de champagne dans une main et un sac rose identique dans l’autre, comme de coutume. Dix mètres plus loin, un autre extravagant porte le déguisement d’un explorateur ayant dévoré un lion à moins que cela ne soit l’inverse. Le soir, on rejoindra le dernier diner officiel de la maison de champagne précédé d’un  verre au Trois Rois – the place to be durant la foire – et puis on rejoint un complice disparu depuis plusieurs jours: Morphée.

images © Wolf Mike
images © Wolf Mike

JEUDI

Bip… Bip… Impossible d’entendre le réveil. Au festival de Cannes, j’ai toujours tenu les 8 premiers jours sans flancher mais là…Je craque. Serait-ce l’approche des 40 bougies? L’heure de la cure de détox approche : 3 jours déjà que mes veines abritent des flots de champagne. De plus, cette pluie battante démotiverait même Napoléon à partir en guerre.

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Vers midi, heure à laquelle les parcelles séparées de mon cerveau se sont recomposées, je pars à la conquête de Volta. Pour sa 11e édition, cette foire présente des artistes et des galeries émergents. On y découvre la jolie Claire Trotignon représentée par la galerie parisienne de Roussan. Elle  me parle de ses virées sur le bateau de son père. Il lui posait la carte sur les genoux la nommant ainsi responsable de la navigation. Depuis, elle s’inspire de paysages qu’elle reconstruit au pinceau puis déconstruit au ciseau. Un travail poétique digne d’une dentellière. L’humeur lourde cède sa place à une légèreté et l’envie soudaine me prend de miser sur une jeune artiste tout comme certains ont misé sur mes premiers films. Je craque pour un de ses tableaux et repars avec.

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Le soir, la coupe est pleine. De champagne. A la Kunsthalle, Maja Hoffmann (oui! l’héritière d’Emanuel Hoffmann en personne) reçoit le 24e Prix Montblanc de la Culture Arts Patronage pour sa première édition suisse. Evidemment, la plupart des gens sont déjà rentrés après 4 jours. Nous formons un clan, celui des survivants ou des pauvres orphelins. On rejoint   Thomas Hug de Artgenève, sa compagne et Jorge Guereiro, le fantastique héros du site JSBG.COM pour une dernière bière. Et puis, à 22h,  les voiles soufflent en direction de la maison. Je loge ces derniers jours dans le duplex en pleine campagne de mon père et retrouve ma belle-mère encore à table. C’est la troisième épouse de mon père. La première, ma mère, est originaire de Turquie et du Liban, la deuxième vient du Pérou. Seva est Azérie bien qu’elle a  vécu à Kalingrad une majeure partie de sa vie. Aussi étrange que cela puisse l’être, on s’aime beaucoup. J’ai d’ailleurs tourné mon premier long métrage à Baku avec ses deux filles propulsées actrices principales. Seva me sort une bouteille de vodka un malin sourire aux lèvres. A ce jeu là, je suis généralement perdante mais je relève le défi. Je trinque à ma semaine riche en culture et émotion mais surtout à mon sang qui a définitivement quitté mon corps.

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