Mon réveil sonne à 7h30. J’ai pris la veille un somnifère entier. Grande erreur. Je titube complètement groggy. Impossible de coordonner mes gestes à ma pensée. En plus, il pleut averse sur la terrasse de 80 mètres carré du penthouse où je loge. De la fenêtre de la cuisine, je découvre la vue sur Central Parc et me fait un café avec la nouvelle machine Nespresso qu’Yvan Prokesch, architecte d’intérieur qui vit entre Genève et la Big Apple, a acheté pour mon séjour. 15 minutes plus tard, j’écoute du jazz assise dans le Uber et me rends compte que j’ai oublié de le boire. Je porte une jupe longue et une chemise torsadée du label Nicholas K avec une paire de baskets Jimmy Choo et je pense au film « Manhattan » de Woody Allen. A ce moment, j’ignore encore que cette course me coûtera 90 USD car oui, durant la fashion week de New York les prix sont multipliés par 2,8.
Les designers Nicholas K
Viola, ma copine de la boutique La Muse à Genève, représente Nicholas K, des créateurs qui s’avèrent aussi être frère et soeur. En sortant de ce fichu Uber, j’observe la foule toute tranquille. J’imagine l’hystérie qu’il pourrait y avoir à Paris ou à Milan. Ici les Américains sont easy, polis. Tu présentes ton invitation, elle est scannée, on te trouve ta place, on te photographie, on t’offre des cadeaux, tu regardes le défilé, tu passes au backstage, tu trinques avec les créateurs entre deux interviews.
Si seulement on pouvait avoir plus de New-yorkais chez nous! Je glousse dans mon coin car je suis la seule à savoir que je suis toujours sous l’effet de mon somnifère. J’écoute la styliste d’un magazine qui doit prévoir un look pour un shooting samedi. J’ai la fâcheuse envie de lui demander: « Êtes-vous réelle? »
En ce qui concerne le show, la première partie spatiale « Tu as vu j’ai pu faire une robe avec mon k-way » ne m’a pas transcendée, il a fallu attendre les couleurs chaudes, les robes amples qui rendent la silhouette des mannequins à la fois féminine et guerrière pour que je pense automatiquement à « Hunger Games » mais aussi à la princesse Leia de « Star Wars ».
« Certains de nos looks ont été sélectionnés pour “The Hunger Games: Catching Fire”, me confirmeront plus tard les stylistes. Ça ne m’étonne pas, les habits correspondent à la force de l’oscarisée Jennifer Lawrence.
La collaboration avec la production du film se poursuit pour les épisodes suivants. De là, peut être la présence de ces sacs en bandoulière regorgeant de cartouches qui agrémentent les tenues en coton et en cuir. Je me rappelle des propos de Viola lors de mes essayages à Genève: « On a l’impression qu’il s’agit de deux descendants du conceptualisme made by Yohji Yamamoto. » J’abonde en son sens et rajouterai qu’il s’agit en prime d’une version saupoudrée d’un « Je suis une femme sublime mais je vais te casser la gueule ».
La semaine dernière je présentais mon film « Horizontes » à Séoul, la précédente je restais sceptique devant une masseuse qui me badigeonnait le corps d’huile essentiel de girofle sur une plage du Zanzibar. Hier, j’organisais une soirée avec 200 invités au Restaurant-Hôtel du Parc des Eaux-Vives à Genève et en profitais pour poser avec le photographe de mode Nicolas Schopfer. Ce mercredi matin, je participais à un coup médiatique orchestré par le directeur du festival de films de Winterthur qui veut lutter contre la xénophobie en mettant en ligne un de mes courts-métrages tourné en 2013 dans un camp de réfugiés syriens en Bulgarie.
J’y mettais en scène Berivan, une jeune mariée et universitaire de Damas qui, avec une pointe de sarcasme, raconte son parcours de plusieurs semaines à pied et en bus pour terminer sa course effrénée dans une école désaffectée de la banlieue de Sofia. Pas d’électricité, pas de chauffage, elle se retrouve entassée avec 1000 de ses concitoyens. « C’est l’enfer mais avec mon mari, on rigole en se disant qu’en matière de lune de miel on n’aurait pas pu mieux faire. » Dès midi, plus de trente festivals dans le monde vont relayer le film sur les réseaux sociaux et leur site web.
Heureusement (et je ne me serai jamais imaginée dire cela un jour) mon vol pour New-York au départ de Paris a deux heures de retard. Une gentille dame d’Air France m’appelle le matin pour me proposer de repousser la connexion Genève-Paris. Top, ça me laisse le temps de faire des triples sauts périlleux sur ma valise pour qu’elle se ferme une fois pour toute. Il faut dire que mon ange gardien – aussi appelé Viola Sekularac (de la boutique genevoise La Muse) – m’a fait parvenir hier des vêtements signés Nicholas K. Ce duo de stylistes s’apprête à ouvrir la Fashion Week de New York jeudi matin à 9 heures précises et moi si je ne balance pas d’un geste brusque mon réveil au vingtième snooze : j’y assisterai.
Du coup, la directrice des Relations Publiques de Clarins avec laquelle j’organisais la soirée au Parc des Eaux-Vives m’a remis de quoi garder le visage immaculé de toute marque de mon futur ennemi, le jetlag. Sauf que je ne me souviens plus de l’ordre chronologique des crèmes et huiles à mettre.
C’est épuisant d’avoir plusieurs jobs, je jongle avec mon métier de journaliste, celui de relations publiques d’un cinq étoiles et avec celui de cinéaste qui me demande en ce moment de gérer mes sorties de films en salle et en festivals, avec, en prime, des sueurs froides quand une copie se retrouve bloquée à la douane à quelques heures d’une projection. Parfois, je me mets à rêver que je somnole recroquevillée sur le canapé de Freud tandis que ce dernier tournoie autour de moi tout en mordillant son crayon et en se susurrant à lui même : « Cette femme doit être hyperactive d’une point de vue neuropsychologique.»
Alors, dans les longs courriers, je récupère mon retard en matière de presse et me déstresse. Là par exemple, j’ai une dizaine d’Inrocks à lire. Dans l’un d’eux, ils vont annoncer la palme d’or de de mai dernier.
Je vais aussi regarder le dernier Pixar et siroter un jus de tomate rallongé d’un doigt de vodka histoire de traverser les fuseaux horaires sans fatigue dans un fauteuil devenu un lit. C’est dans la position horizontale à 180° de la nouvelle classe business d’Air France que j’organise en parallèle mon agenda de la semaine et fixe ma to-do-list new-yorkaise.
Quelle idée de faire la Fashion Week à New York alors que je n’y comprends fichtrement rien. Francis Ases, un ami maquilleur de Lausanne, que je connais depuis plusieurs décades déjà, a toujours pris un malin plaisir à répéter à qui veut l’entendre: « Ah mais regardez Eileen, un sac poubelle sur les épaules et hop elle est habillée. » J’ai un autre ami (gay lui aussi) qui à chaque fois que je le croise dans un cocktail s’approche de moi un sourire légèrement pincé aux lèvres et, au moment de m’embrasser me susurre un « brûle-moi cette robe, idiote, elle est monstrueuse ! » avant de me féliciter devant les autres pour mon élégance légendaire.
La mode m’épuise.
J’interromps mon troisième film et mes pensées saugrenues sur les tendances vestimentaires. Le menu étoilé est servi. Je découvre que ma pintade et sa raviole ont été inventées par Anne-Sophie Pic, chef triple étoilée au Guide Michelin. Ma voisine de droite minaude en suçottant sa feuille de salade sans sauce. « How dare you ? » ai-je envie de lui crier. Je m’attends à découvrir « un tableau d’un équilibre absolu», dixit le menu. J’adore les repas dans les avions surtout lorsqu’ils sont crées par de grands noms de la haute cuisine française. En fait, j’adore l’art de vivre à la française. J’adore le champagne et je déteste quand une rabat-joie se retrouve à côté de moi. Tant pis pour elle, je me délecte avec mon suprême de volaille qui malgré son look un peu « lendemain de fête » affole mes papilles et voilà déjà que la blette finement hâchée s’apprête à générer « une sensation de douceur.» Qui diantre écrit les menus?
NEW YORK, NY – SEPTEMBER 09: Actress Stephanie Sigman attends Belvedere Vodka Celebrates Partnership with SPECTRE at One World Observatory on September 9, 2015 in New York City. (Photo by Ilya S. Savenok/Getty Images for Belvedere
Ellipse. L’hôtesse me fait sortir de ma bulle privée, de mon cocon dans les nuages. Nous arrivons à New York. Je suis censée rejoindre un rooftop pour le lancement de la soirée de Belvedere la boisson préféré de Monsieur James Bond dans SPECTRE 007, mais j’ai deux heures de retard. Le taxi me dépose directement sur place, je mets du rouge à lèvres dans la voiture nous voilà (mes valises aussi) au sommet de l’extraordinaire Freedom Tower. La batterie de mon téléphone rend son dernier souffle. On découvre, lors de ce cocktail exclusif, la campagne publicitaire de la marque d’alcool avec leur nouvelle ambassadrice, la bond girl, Stephanie Sigman qui pose ici avec Charles Gibb, le président de Belvedere que j’ai connu à plusieurs reprises à Cannes. « Okay… Here we are in New York » Let’s rock.